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Lointains échos du vase de bronze de Dodone
Thierry Demai, 26 mai 2025
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L’expression tò Dōdōnaîon khalkeîon (ou khalkíon) souvent traduite par « le bronze de Dodone », désignait en grec un vase de bronze de l’oracle de Dodone, en Épire, dont on disait qu’il résonnait presqu’indéfiniment si on le stimulait. Cette expression a été employée de façon figurée pour qualifier une personne au bavardage incessant, comme le montre un fragment d’une pièce perdue de Ménandre, auteur comique grec de la fin du quatrième siècle avant notre ère. Dans cet usage, elle a été identifiée comme paroimía (expression proverbiale) et répertoriée ou mentionnée par divers auteurs, compilateurs et lexicographes de l’Antiquité et du Moyen Âge. Elle est ensuite abondamment évoquée à partir de la Renaissance, notamment dans les Adages d’Érasme et dans de nombreux dictionnaires et ouvrages à visée encyclopédique, du seizième au dix-huitième siècle et jusqu’à nos jours. Mais curieusement, au-delà de cette connaissance savante, le recours effectif à cette paroimía semble rare dans les textes de l’Antiquité qui nous sont parvenus. Il n’est guère plus abondant dans les siècles qui suivent. En littérature de langue française, quelques auteurs font un usage figuré du « bronze de Dodone » ou des « chaudrons de Dodone », qui s’écarte souvent de l’application aux personnes excessivement bavardes. Rabelais en offre de belles illustrations. L’un des derniers échos sans doute de ce fameux vase dodonéen, assez frappant, apparaît dans le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, dans un passage polémique visant Jules Romains. Cette note porte sur l’origine de cette expression et sur les traces que nous avons pu en trouver dans des textes grecs et latins et dans les lettres françaises.
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L’oracle de Zeus à Dodone
Cet oracle était l’un des plus renommés avec celui d’Apollon à Delphes. Il se situait aux confins nord-ouest de la Grèce, en Épire, à une vingtaine de kilomètres de la ville actuelle de Ioannína et du lac Pamvotis (voir l’illustration 1). Il était considéré par les Grecs comme particulièrement ancien, le plus ancien selon Hérodote, et d’origine pélasgique, c’est-à-dire pré-hellénique [1]. Il est déjà mentionné aux huitième et septième siècles avant notre ère, dans l’Iliade et l’Odyssée, et dans un texte d’Hésiode [2]. Les avis du dieu y étaient recueillis par la médiation d’un chêne sacré. Dans l’Odyssée, par exemple, il est dit qu’Ulysse s’était rendu à Dodone, afin qu’« il entende, du chêne divin à la chevelure élevée, le conseil de Zeus » (…θεοῖο / ἐκ δρυὸς ὑψικόμοιο Διὸς βουλὴν ἐπακούσαι), au sujet de son retour à Ithaque (chant XIV, vers 327-328). Les sources littéraires suggèrent que dans les temps homériques, à Dodone, les interprètes du dieu étaient des prêtres, les Selles, « qui ne se lavent pas les pieds et couchent sur la terre » (Iliade, XVI, vers 233 et suiv. ; traduction Eugène Lasserre), alors que, plus tardivement, en tous les cas depuis le cinquième siècle avant notre ère, il s’agissait de prêtresses, les Péléiades, puisqu’Hérodote dit s’être entretenu avec elles, au livre II de ses Histoires [3].

Illustration 1. Situation de Dodone sur une carte de la Grèce antique (extrait et adaptation d’une carte de Fut. Perf. / Zunkir, 2021, Wikimedia commons, licence CC-BY-SA 4.0)
Les fouilles réalisées sur le site de cet oracle ont permis de retrouver des indices de son activité, datant pour les plus anciens du huitième siècle avant notre ère, et notamment de nombreux fragments d’offrandes votives en bronze (fragments de trépieds, en particulier) [4]. Les recherches historiques et archéologiques conduites depuis l’identification de l’emplacement du sanctuaire par Constantin Carapanos en 1875 ont été relativement nombreuses [5]. Elles ont montré que, du huitième jusqu’au cinquième siècle, l’oracle fonctionnait sans aucune infrastructure bâtie. Au quatrième siècle, un petit temple est construit (le temple de Zeus) ainsi qu’un mur ou muret, englobant cette construction et délimitant une aire à ciel ouvert, où se trouvait vraisemblablement le chêne sacré. D’autres constructions apparaissent ensuite aux alentours, mais leur nature et leur fonction restent encore débattues aujourd’hui. Le théâtre situé à quelque distance date du début du troisième siècle avant notre ère [6]. Dans les siècles suivants, le sanctuaire a connu quelques épisodes de pillage, voire de destruction. Mais il semble qu’il ait été à chaque fois restauré, et qu’il ait poursuivi longtemps son activité, jusqu’à la fin du quatrième siècle de notre ère [7].
On sait aujourd’hui fort peu de choses sur les rituels et le fonctionnement de l’oracle. De nombreuses lamelles de plomb, où étaient inscrites les questions des personnes qui venaient le consulter, ont été retrouvées sur le site. Elles datent du sixième au deuxième siècle avant notre ère [8]. Pour le reste, comme le note Joannis Mylonopoulos, les procédés oraculaires et leur contexte n’ont donné lieu qu’à des suppositions qui restent aujourd’hui discutées et controversées. Si tous s’accordent sur le rôle d’un chêne sacré, les historiens et archéologues d’aujourd’hui tendent à rejeter l’hypothèse selon laquelle les réponses de l’oracle reposaient sur l’interprétation du bruissement de son feuillage agité par le vent [9]. Ils notent de même qu’il est douteux que le bruit de vases de bronze ait été utilisé comme un moyen de divination [10].

Illustration 2. Vestiges archéologiques du sanctuaire de Zeus à Dodone (photo Jean Housen, avril 2014, légèrement recadrée, licence CC-BY-SA 3.0)
Les vases sonores de Dodone
Comme nous l’avons déjà mentionné, les vestiges archéologiques retrouvés à Dodone montrent qu’il y avait sur le site de l’oracle de nombreux trépieds (τρίποδες), sans doute apportés en tant qu’offrandes votives. Le mot trépied (τρίπους) désignait en grec un bassin de bronze monté sur trois pieds du même métal et relativement hauts, qui pouvait servir par exemple à la cuisson ; mais de tels vases, du moins lorsqu’ils étaient assez finement travaillés, constituaient aussi des objets de valeur, utilisés par exemple comme récompense pour des athlètes ayant triomphé aux jeux, comme présent d’honneur pour des hôtes de haut rang, comme offrande (voir les illustrations 3 et 6).
Différentes sources mentionnent en outre l’existence à Dodone d’un (ou plusieurs) vase(s) de bronze ayant la propriété de résonner longuement si l’on y portait un léger coup. L’une des plus anciennes mentions est celle que l’on trouve dans un fragment d’une pièce perdue de Ménandre, où une femme particulièrement bavarde est comparée au Δωδωναῖον χαλκίον, qui sonne pendant toute une journée si on le frappe légèrement ; nous reviendons plus longuement sur ce fragment dans la section suivante. Le mot χαλκίον désigne un objet en bronze, et le plus souvent un vase de bronze, tel qu’un trépied ou un lébès (pour des exemples de lébès en bronze, voir l’illustration 4) [11]. Un peu plus tard Callimaque, dans son Hymne à Délos, guère postérieur sans doute à l’année 275 avant notre ère, évoque les Pélasges de Dodone « serviteurs du lébès jamais silencieux » (θεράποντες ἀσιγήτοιο λέϐητος) [12].
Dans les textes de l’Antiquité qui nous sont parvenus et qui donnent davantage de détails au sujet de la présence de ces vases de bronze sonores à Dodone, on peut distinguer deux principales traditions. L’une a été rapportée par Dèmon, historien et auteur d’un recueil de proverbes, et qui écrivait probablement à la fin du quatrième siècle avant notre ère. D’après la citation qu’en fait Étienne de Byzance dans l’article « Dodone » de ses Ethnika, Dèmon, pour éclairer l’expression proverbiale Δωδωναῖον χαλκίον, explique que le temple de Zeus Dodonéen n’avait pas de murs, mais de nombreux trépieds alignés si près les uns des autres que si l’on en heurtait un, le son était transmis à chaque autre vase par le contact, et le bruit continuait jusqu’à ce que l’on touchât l’un d’eux [13]. On trouve aussi chez l’auteur latin Servius, au quatrième siècle (de notre ère), dans son commentaire de Virgile, une évocation similaire de l’oracle de Zeus, où sont « des vases de bronze qui, par un seul contact, résonnaient habituellement tous ensemble » (vasa aenea, quae uno tactu universa solebant sonare) [14].

Illustration 3. Trépieds représentés sur des poteries grecques anciennes : (a) à gauche, chevaux attachés à un trépied, détail d’une amphore à col attique de la période géométrique tardive, vers 720 avant notre ère ; (b) au centre, Héraclès dérobant le trépied de l’oracle de Delphes, détail d’une œnochoé athénienne, vers 520 avant notre ère ; (c) à droite, homme, sans doute un athlète, portant un trépied, amphore attique, vers 550 avant notre ère
Sources et crédits : (a) Altes Museum, inv. 31005, crédit Staatliche Museen zu Berlin, Antikensammlung, lic. CC-BY-SA 4.0 ; (b) musée du Louvre, dép. des Antiquités grecques, étrusques et romaines, Cp 3271, crédit GrandPalaisRmn / René-Gabriel Ojéda 1993 ; (c) Metropolitan Museum of Art, New-York, num. 56.171.13, domaine public
Illustration 4. Lebetes en bronze : (a) à gauche, lébès de Campanie du cinquième siècle avant notre ère, portant une inscription en grec ; (b) à droite, lébès de la même époque, trouvé à Éléonte en Chersonèse
Sources et crédits : (a) British Museum, num. 1824,0489.1 (© The Trustees of the British Museum, lic. CC-BY-NC-SA 4.0) ; (b) musée du Louvre, dép. des Antiquités grecques, étrusques et romaines, Br 4665.1 (crédit GrandPalaisRmn / Hervé Lewandowski 2007)L’autre tradition a été transmise par Polémon d’Ilion (le Périégète), philosophe et géographe de la fin du troisième siècle avant notre ère. Sa description nous est connue par l’intermédiaire d’Aristide, auteur au siècle suivant d’un recueil de proverbes, et d’une citation de ce dernier par Étienne de Byzance, dans le même article des Ethnika : Il y aurait eu à Dodone deux piliers parallèles, l’un supportant un vase de bronze, de taille modeste, et l’autre une statue d’enfant tenant un fouet aux lanières métalliques qui frappaient le vase dès que le vent soufflait [15]. Au début du premier siècle de notre ère, une version un peu différente est donnée par Strabon au livre VII de sa Géographie : évoquant l’expression proverbiale Δωδωναῖον χαλκίον, il l’explique par la présence dans le sanctuaire d’un vase de bronze (χαλκίον) surmonté d’une statue qui tenait un fouet de bronze ; il s’agissait d’une offrande des Corcyréens. Les lanières du fouet étaient garnies d’osselets, qui frappaient le vase lorsqu’il y avait du vent ; le son produit durait au point qu’on pouvait compter jusqu’à quatre cents avant qu’il ne s’éteigne [16].
L’usage littéraire des vases de bronze dodonéens
Moquer ou dénigrer les bavards : de Ménandre à Libanios
Ces vases (ou ce vase) à la résonnance prolongée sont au fondement de comparaisons et de métaphores dans la littérature de l’Antiquité. On peut en trouver une première trace dans un fragment – que nous avons déjà évoqué plus haut – de L’Arrhéphore ou la joueuse de flûte, une pièce perdue de l’auteur comique grec Ménandre, écrite probablement dans le dernier quart du quatrième siècle avant notre ère :
« ἐὰν δὲ κινήσηι μόνον τὴν Μυρτίλην
ταύτην τις, ἣν τίτθην καλεῖ, πέρας ποιεῖ
λαλιᾶς. τὸ Δωδωναῖον ἄν τις χαλκίον,
ὃ λέγουσιν ἠχεῖν, ἂν παράψηθ’ ὁ παριών,
τὴν ἡμέραν ὅλην, καταπαύσαι θᾶττον ἢ
ταύτην λαλοῦσαν· νύκτα γὰρ προσλαμβάνει. »Nous suivons ici le texte établi par Francis Sandbach [17]. En voici une traduction, inspirée en grande part de celle, en langue anglaise, de Maurice Balme :
« Si l’on pousse à parler cette Myrtile,
qu’elle (/il) appelle “nourrice”, on produit un parfait
bavardage. On dit que le vase de bronze de Dodone,
si un passant le touche, résonne toute la journée,
mais on l’arrêterait plus tôt que cette bavarde,
qui continue également pendant la nuit. » [18]La formulation τὸ Δωδωναῖον χαλκίον ou τὸ Δωδωναῖον χαλκεῖον, employée comme élément de comparaison pour une personne bavarde, a été identifiée très tôt comme une expression proverbiale (paroimía), répertoriée et transmise dans divers florilèges, lexiques ou compilations de portée plus générale, qui souvent se réfèrent à l’exemple de Ménandre. Nous ne nous attarderons pas sur cette tradition savante. Dans l’Antiquité, on en trouve trace dans des recueils de proverbes, ou dans les fragments qui en ont subsisté, et notamment chez Dèmon, Aristide, Lucille de Tarrha, Zénobios et Diogénien ; des géographes comme Strabon, et tardivement Étienne de Byzance, ont aussi rapporté cette paroimía [19]. À l’époque médiévale, les textes des érudits grecs byzantins en font état : elle est mentionnée notamment dans le lexique de la Souda (écrit à Byzance au dixième siècle), et, du douzième au quatorzième siècle, dans les commentaires de l’Iliade par Eustathe de Thessalonique et dans les recueils parémiographiques de Grégoire II de Chypre et de Macaire Chrysocéphale. Au quinzième siècle, l’humaniste grec Michel Apostolios, né à Constantinople, la répertorie dans sa collection de proverbes [20]. Cette tradition perdure aussi dans l’Occident de la Renaissance : cette expression proverbiale figure dans les Adages d’Érasme, dès leur première édition en 1500, mais apparaît également au seizième siècle dans le Dictionarium historicum ac poeticum de Charles Estienne et le Theatrum vitae humanae de Theodor Zwinger [21]. Au cours des siècles suivants, la paroimía du vase de bronze de Dodone est citée dans des ouvrages publiés en français, dictionnaires ou livres à visée encyclopédique, ou consacrés à l’Antiquité. Nous nous contenterons ici de mentionner le Grand dictionnaire historique de Louis Moréri (dans le troisième volume paru en 1689), L’Antiquité expliquée et représentée en figures de Bernard de Montfaucon (1719), le Grand dictionnaire géographique et critique de Bruzen de la Martinière (1726), et L’Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, éditée par Diderot et D’Alembert (article « Chauderons de Dodone », dans le troisième volume, paru en 1753) [22].
Mais reprenons le cours de notre propos, qui porte plutôt sur l’usage littéraire effectif de cette expression proverbiale, usage dont la relative rareté contraste avec l’abondante connaissance savante qui vient d’être rapidement évoquée.
Après Ménandre, on peut citer également le poète Callimaque, au siècle suivant, dans ce court fragment où le bronze de Dodone est employé de façon métaphorique : « μή με τόν ἐν Δωδῶνι λέγοι μόνον οὕνεκα χαλκόν / ἤγειρον… » ce qui pourrait être traduit par « qu’on ne dise pas que je ne faisais qu’éveiller le bronze à Dodone » [23]. Ici Callimaque utilise le mot χαλκός qui désigne le bronze (ou le cuivre) comme matière mais peut aussi s’appliquer à un objet en bronze, comme un vase. Si l’on ne sait rien du contexte de ce fragment, on comprend néanmoins que l’auteur devait mentionner une précaution prise pour éviter de passer pour un bavard, ou l’instigateur d’un bavardage incessant.
Les autres exemples que nous avons pu trouver dans les textes de l’Antiquité sont nettement plus tardifs. Au deuxième siècle de notre ère, Aelius Aristide, rhéteur et sophiste grec, s’élevant contre le dénigrement des grands orateurs et hommes politiques athéniens Miltiade, Cimon, Thémistocle et Périclès dans le Gorgias de Platon, s’en prend aux platoniciens et écrit, dans son troisième discours :
« À d’autres égards, ils sont plus silencieux que leur ombre, mais lorsqu’il leur faut dénigrer et calomnier quelqu’un, vous ne les compareriez pas au vase de bronze de Dodone (τῷ Δωδωναίῳ μὲν οὐκ ἄν εἰκάσαις αὐτοὺς χαλκείῳ) — qu’il n’en soit rien, ô Zeus ! — mais à des moustiques bourdonnant dans l’obscurité. » [24]
La comparaison avec le vase de Dodone n’apparaît ici que par une sorte de procédé de prétérition, puisque l’auteur suggère qu’il ne faut pas l’employer dans ce cas, mais plutôt une autre, plus dévalorisante pour les personnes visées.

Illustration 5. Zeus au foudre, statuette en bronze (hauteur 13,5 cm) trouvée à Dodone et datant du début du cinquième siècle avant notre ère, avec à droite une vue de détail ; Altes Museum, Antikensammlung, num. Misc. 10561 (crédits : à gauche photo Zde, 2014, lic. CC-BY-SA 4.0 ; à droite détail tiré d’une photo sous copyright Staatliche Museen zu Berlin / Johannes Laurentius)
Au quatrième siècle de notre ère, le rhéteur grec Libanios, originaire d’Antioche, traite le cas d’une femme particulièrement bavarde, dans sa vingt-sixième déclamation ; après une série de comparaisons où elle est dite plus bavarde qu’une tourterelle, qu’une pie, qu’une cigale…, il ajoute « elle surpasse le vase de bronze de Dodone » ( τὸ Δωδωναῖον ὑπερβαίνει χαλκεῖον) [25]. La paroimía est ici employée d’une façon assez comparable à celle de Ménandre, et conforme à l’usage que mentionnent les recueils de proverbes ou les textes savants de l’Antiquité, dont certains précisent qu’elle s’applique à ceux qui bavardent beaucoup (Diogénien, Étienne de Byzance citant Dèmon) ou ceux qui bavardent abondamment et sans discontinuer (Zénobios) [26].
Le thème du silence épistolaire
C’est dans une perspective assez différente qu’Ausone, auteur latin du quatrième siècle, évoque le vase de bronze de Dodone dans une lettre versifiée. Cet homme politique et lettré gallo-romain, originaire de la ville de Bordeaux, s’adresse à son ami Paulin de Nole, quelque temps après la conversion de ce dernier au christianisme. Dans cette lettre, se plaignant du silence épistolaire de Paulin, et souhaitant l’encourager à écrire, Ausone enchaîne différents arguments où il note en particulier que la nature, les animaux, comme les activités humaines produisent toujours des sons, ajoutant : « nec Dodonaei cessat tinnitus aeni / in numerum quotiens radiis ferientibus ictae / respondent dociles moderato uerbere pelues ». Soit, dans la traduction en prose de David Amherdt, « et à Dodone l’airain ne cesse de tinter lorsque les bassins frappés en cadence par des baguettes répondent docilement au rythme des coups » (aenum désignant en latin un chaudron ou autre récipient de bronze, une traduction plus littérale du vers nec Dodonaei cessat tinnitus aeni serait « et le tintement du vase de bronze de Dodone ne cesse pas ») [27]. Il n’y a pas là à proprement parler de métaphore ni de comparaison, mais plutôt un développement inductif, où le chaudron de l’oracle prend place dans une série d’exemples destinée à montrer que rien ne reste toujours dans le silence.
On retrouve un peu plus tard ce thème du silence épistolaire chez le rhéteur grec chrétien Procope de Gaza, qui vécut à la fin du cinquième siècle et au début du sixième. Cet éminent représentant de l’école de rhétorique de Gaza utilise la métaphore du vase sonore de Dodone dans deux de ses lettres. Dans l’une (lettre 160), adressée à son frère Philippe, il se plaint de ne pas recevoir de ses nouvelles. Voici la traduction d’un passage de cette lettre :
« Mais envoie-nous à ton tour au moins une lettre en réponse, et mets fin au silence de cinq ans, en accord avec les pythagoriciens. Car nous, nous sommes même devenu un vase de bronze de Dodone, voulant te pousser à parler (ὡς ἡμεῖς καὶ Δωδώνης χαλκεῖον γεγόναμεν, κινῆσαι σε πρὸς λόγους ϐουλόμενοι). » [28]
L’allusion aux pythagoriciens fait référence au fonctionnement de leurs écoles : À ce sujet, Aulu-Gelle note au livre I de ses Nuits attiques que ceux qui voulaient suivre leurs enseignements, s’ils étaient jugés aptes, se voyaient d’abord imposer quelques années de silence (jamais moins de deux ans), où ils ne pouvaient qu’écouter leurs professeurs et leurs condisciples plus avancés, sans pouvoir poser des questions ni prendre des notes [29].
Curieusement, Procope de Gaza mentionne également le vase de bronze de Dodone dans une autre de ses lettres où, à l’inverse, il se justifie de n’avoir pas écrit à un correspondant (lettre 5). Dans ce courrier, adressé à un homme nommé Jean, il développe différents arguments pour montrer qu’envoyer des lettres n’est pas un signe d’affection, pas plus que le silence n’est un signe de reproche, et conclut en disant :
« Considérant tout cela, tu apprécieras davantage celui qui se tait que celui qui parle, même si le vase de bronze de Dodone résonnait sur sa langue (εἰ καὶ τὸ Δωδώνης αὐτῷ χαλκεῖον ἐπὶ τῆς γλώττης ἠχεῖ). Mais ne garde pas le silence en pensant pouvoir prendre cette excuse ; sinon, nous proclamerons le contraire. » [30].
La métaphore peut être interprétée ici de façon plutôt positive : celui qui parle n’est pas apprécié, mais il pourrait l’être davantage s’il parlait comme le vase sonore de Dodone. Chez Procope de Gaza, comme chez Ausone, le recours au trépied dodonéen ne semble pas avoir de visée clairement dépréciative.
Usages figurés plus tardifs : une diversification
L’emploi métaphorique ou figuré du vase de bronze de Dodone semble ensuite s’étendre encore, au-delà de la seule application aux bavards et au thème du silence et de la loquacité.
On en trouve un exemple dans la correspondance de Michel Choniatès (Michel Acominat), écrivain et ecclésiastique byzantin, métropolite d’Athènes à la fin du douzième siècle. Dans une lettre écrite au sujet d’une affaire financière dont nous ne connaissons pas les détails (lettre 106), il pointe avec ironie les motivations pécuniaires qui conduisent à déployer des trésors de rhétorique dans les échanges épistolaires. Il y multiplie les emplois du mot bronze et de ses dérivés, les jeux de mots et références autour de ce métal symbolique de la monnaie. Nous en traduisons ici un passage, où il est question d’une lettre antérieure :
« En réalité, tout le billet tinte du son du bronze. Telle la frappe de la monnaie de bronze soumettant la matière, il sonne tout de bronze et résonne et assourdit, comme le bruit retentissant de chevaux ferrés de bronze heurtant les oreilles aux alentours. Non seulement, en effet, il frappe pour les stimuler le vase de bronze de Dodone et la cloche à la bouche de bronze, mais encore, ce qui est paradoxal, il ose travailler en bronze (χαλκουργεῖν) l’argent, ou même l’or, de même que Midas, par un souhait, transformait tout en or. » [31]
Le vase dodonéen apparaît ici dans une série de métaphores et de comparaisons évoquant le bronze et ses propriétés sonores, pour décrire la force et la prégnance des préoccupations financières qui transparaissent dans le billet mentionné.

Illustration 6. Droit et revers de monnaies grecques anciennes comportant une représentation de trépied : (a) à gauche, monnaie de bronze de Rhégion, troisième siècle avant notre ère ; (b) au centre, statère d’argent de Crotone, fin du sixième siècle avant notre ère ; (c) à droite, statère d’or de la cité macédonienne de Philippes, vers 358 avant notre ère
Sources et crédits : (a) et (c) Bibliothèque nationale de France, département des Monnaies, médailles et antiques, collection de Luynes, num. 805 et 1570 respectivement, gallica.bnf.fr / BnF ; (b) Altes Museum, Münzkabinett, num. 18215958, crédit Staatliche Museen zu Berlin / Dirk SonnenwaldÀ la Renaissance, dans son Éloge de la folie, publié en 1511, Érasme fait un usage classique de la paroimía qu’il a recensée dans ses Adages : s’en prenant aux érudits, il critique durement les jurisconsultes qui entrelacent d’innombrables lois et accumulent gloses et opinions, puis ajoute : « adiungamus his dialecticos ac sophistas, hominum genus quouis aere Dodonaeo loquacius », c’est-à-dire « nous leur adjoignons les dialecticiens et les sophistes, genre d’hommes plus bavard que tout bronze de Dodone » [32].
Mais un peu plus tard, dans une de ses lettres, écrite vers 1530 et adressée à Cristóbal Mexia, frère de l’humaniste sévillan Pero Mexia, Érasme développe une métaphore mettant en jeu de façon plus originale les vases de bronze de Dodone, lorsque qu’il relate ses conflits avec les franciscains qui le mettent en cause : « Cum monachis, vir prudentissime, censeo non decertandum. Dodonaei lebetes sunt ; si moues vnum, moueris omnes. » (Ce que l’on peut traduire ainsi : « Avec les moines, homme très prudent, je suis d’avis qu’il ne faut pas trancher par un combat. Ce sont des vases de Dodone ; si tu en fais bouger un, tu les mettras tous en mouvement. ») [33]. On peut observer que s’il s’écarte ici de la figure classique, le philosophe de Rotterdam reste cependant fidèle aux sources anciennes, s’appuyant en particulier sur la description que donne Dèmon de la configuration de l’oracle dodonéen, selon la citation qu’en fait Étienne de Byzance.
Au seizième siècle également, les vases de Dodone apparaissent chez Rabelais, tout d’abord dans le Tiers livre des faicts et dicts héroïques du noble Pantagruel, dont la première édition date de 1546. Ce livre contient de vastes développements sur le projet de mariage de Panurge et son opportunité, qui donne lieu à d’abondantes discussions, à la mise en œuvre de méthodes divinatoires, et à la consultation de nombreux personnages de toutes sortes. Panurge prend conseil notamment auprès de frère Jean des Entommeures ; voici un extrait des échanges qui s’ensuivent :
« Escoute (dist frere Ian) l’oracle des cloches de Varenes. Que disent elles ? Ie les entends, (respondit Panurge). Leur son est par ma soif plus fatidicque que des chauldrons de Iuppiter en Dodone. Escoute. Marie toy, marie toy : marie, marie. Si tu te marie, marie, marie, tresbien t’en trouueras, veras, veras. Marie, marie. Ie te asceure que je me mariray : tous les elemens me y inuitent. » [34]
La comparaison avec les vases dodonéens repose ici sur la valeur fatidique supposée du son qu’ils produisent, c’est-à-dire sur leur capacité à rendre des prédictions. Cette propriété oraculaire n’apparaît guère dans les textes de l’Antiquité qui ont été conservés ; on n’en trouve pas de traces avant Lucain au premier siècle de notre ère. Dans sa Pharsale, il raconte qu’un fils de Pompée, souhaitant connaître l’issue à attendre d’un combat avec les troupes de César, va consulter une enchanteresse thessalienne plutôt que de recourir aux oracles comme Delphes et Dodone, ou aux devins sachant interpréter le vol des oiseaux ou d’autres signes, ou même à quelque moyen secret mais permis par les dieux (« tacitum sed fas »). En particulier, « il ne prend pas soin de s’enquérir du son que fait Dodone, nourricière des premiers hommes, avec le bronze de Jupiter » (nec quaesisse libet, primis quid frugibus altrix / aere Jovis Dodona sonet…) [35].
Les chaudrons de Dodone sont aussi présents dans le Cinquiesme et dernier livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, publié à titre posthume en 1564. Poursuivant la recherche de l’oracle de la Dive Bouteille, Pantagruel et ses compagnons s’approchent, à bord d’un navire, de l’Isle Sonnante, et entendent déjà de loin un bruit retentissant et prolongé ressemblant au son que produiraient de nombreuses cloches de toutes tailles sonnant ensemble. Le narrateur ajoute alors :
« Nous doubtions que feust Dodone, avecques ses chauderons, ou le porticque dit Heptaphone, en Olympie, ou bien le bruit sempiternel du Colosse érigé sus la sepulture de Mennon en Thebes d’Egypte, ou les tintamarres que iadis on oyoit autour d’un sepulcre en l’isle Lipara, l’une des Aeolides : mais la chorographie n’y consentoit. » [36]
À ce vacarme s’ajoute le « chant infatigable » des hommes résidant dans cette île, qui semble figurer Rome, ou l’Église, puisqu’on apprend plus loin qu’on y trouve de curieux oiseaux, ressemblant fort aux humains, aux robes de diverses couleurs, et dont les représentants mâles sont appelés « Clergaux, Monagaux, Prestregaux, Abbegaux, Evesgaux, Cardingaux & Papegaut, qui est unique en son espèce » [37].
Les vases dodonéens contribuent ici au développement d’une comparaison implicite destinée à souligner l’intensité et la permanence du bruit des longs concerts de cloches de l’Isle Sonnante. D’autres comparants sont aussi mobilisés comme le portique heptaphone d’Olympie, qui selon Pline l’Ancien renvoyait sept fois l’écho de la voix, ou le colosse de Memnon, statue d’où émanait un bruit étrange chaque jour au lever du soleil selon différents auteurs de l’Antiquité [38].

Illustration 7. Rabelais rédigeant les aventures de Pantagruel ; gravure, d’auteur inconnu, en page 6 de La vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel…, de François Rabelais, édité à Lyon par François Juste en 1537 (crédit gallica.bnf / BnF)
La figure du bronze de Dodone peut être aussi relevée, au tout début du dix-septième siècle, dans un texte anonyme intitulé Discours de Jacophile à Limne, publié en 1605, et qu’en général on attribue à François de Lescours de Savignac. Ce discours est en réalité un récit de voyage imaginaire incluant de nombreux développements d’ordre plus philosophique. Les références savantes y abondent mais restent souvent très allusives [39]. Dans un passage de ce texte, le narrateur déplore que « tout le monde se mesle de faire des livres » et dénigre ces auteurs qui se croient habiles bien qu’ils « semblent [ressemblent] à l’airain de Dodone » et qu’on ne puisse rien trouver de bon dans leurs discours [40]. La comparaison paraît ici conforme à l’usage antique : elle sert à illustrer défavorablement une prolixité excessive.
On peut trouver encore quelques rares mentions des vases dodonéens, employées dans un sens figuré, dans la production littéraire française de l’âge classique.
En 1697, un médecin de Blois nommé Jean Bernier publie, sous un pseudonyme, un texte critique sur Rabelais et son œuvre, prétendant établir « ce qu’on en doit penser » et distinguer le bon du mauvais dans les écrits du maître tourangeau, et qui en somme le condamne pour ses railleries vis-à-vis du clergé et de la religion. Dans une longue épître placée en tête de l’ouvrage, il dédie ironiquement ce livre à Christophe Ozanne, un guérisseur dont il moque notamment la grande notoriété : « vos chaudrons, Monsieur le médecin de Chaudray, & vos coquemars font plus de bruit que les fameux chaudrons de Dodone n’en firent jadis » [41]. Ce guérisseur, demeurant dans un hameau du Vexin, était très en vogue à la fin du dix-septième siècle ; il était souvent consulté, y compris par des personnes de haut rang, et n’acceptait aucune rétribution pour ses services. La phrase de Bernier comporte en réalité une double figure (une métaphore et une comparaison) : le bruit des récipients du guérisseur, métaphore désignant sa renommée, est comparé au son incessant des vases de bronze de l’oracle de Zeus.
Au milieu du siècle suivant, dans le troisième volume de l’Encyclopédie paru en 1753, Diderot écrit l’article consacré aux chaudrons de Dodone et à l’expression proverbiale que les anciens en avaient tirée, citant principalement Étienne de Byzance (de façon un peu infidèle puisqu’il lui fait dire que le proverbe s’appliquait aussi « à un bruit qui durait trop longtemps », ce que l’on ne trouve à aucun endroit dans le texte du géographe byzantin). Mais Diderot poursuit en ajoutant aussitôt un exemple plaisant, de sa façon, d’application de cette expression :
« Il me semble que les auteurs et les critiques seraient très bien représentés, les uns par les chaudrons d’airain de Dodone, les autres par la petite figure armée d’un fouet, que le vent poussait contre les chaudrons. La fonction de nos gens de lettres est de résonner sans cesse ; celles de nos critiques de perpétuer le bruit ; et la folie des uns et des autres, de se prendre pour des oracles. » [42]
Le chêne et les vases de Dodone chez Aimé Césaire
L’exemple le plus tardif que nous ayons trouvé se trouve dans un passage du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, publié pour la première fois en 1950. Ce passage est une réplique à un texte raciste de Jules Romains, sur lequel il nous faut d’abord revenir. On sait que l’auteur de Knock était proche, avant-guerre, des cercles intellectuels progressistes et antifascistes [43]. Mais ses convictions sont ensuite devenues beaucoup plus conservatrices et réactionnaires. En 1950, dans la Revue des Deux Mondes, il publie les Lettres de Salsette, où son personnage, le professeur Salsette, universitaire français demeurant pour quelque temps aux États-Unis, consigne et transmet ses impressions et réflexions sur ce pays. Jules Romains — qui vécut lui-même en Amérique du Nord pendant la guerre — donne à voir dans ces textes ses propres opinions, tout en feignant de ne pas en être le porteur et de les tenir à distance. La chose est assez claire à la lecture des cinquième et sixième lettres. Celles-ci sont presqu’entièrement consacrées au « problème » que pose, selon lui, la présence d’une nombreuse population afro-américaine aux États-Unis. Abondamment argumentées, ces lettres s’appuient sur une étonnante accumulation de préjugés et de stéréotypes, et tendent in fine à suggérer, non sans détours et circonlocutions, la supériorité de la « race » blanche. Césaire réagit en particulier à un développement de la cinquième lettre, d’un racisme patent, où Salsette/Romains note entre autres, au sujet d’afro-américains mâchant du chewing-gum dans le métro new-yorkais, que « les évocations qui vous viennent à l’esprit, sans que vous en soyez du tout responsable, vous ramènent plus près de la forêt équatoriale […] que de la procession des Panathénées » [44]. La réplique de Césaire est la suivante :
« Comparaison idiote pour comparaison idiote : puisque le prophète de la Revue des Deux Mondes et autres lieux nous invite aux rapprochements ‘distants’, qu’il permette au nègre que je suis de trouver — personne n’étant maître de ses associations d’idées — que sa voix a moins de rapport avec le chêne, voire les chaudrons de Dodone, qu’avec le braiment des ânes du Missouri. » [45]
Façon imagée de dire que loin d’être un oracle, ou même un bavard invétéré, Jules Romains n’est qu’un imbécile. Celui-ci établit une opposition entre la forêt équatoriale, symbole d’une vie non civilisée, sauvage, et la procession des Panathénées (qui célèbre la déesse Athéna lors des fêtes de la cité d’Athènes), représentant une Antiquité idéalisée dont l’héritage serait l’apanage des sociétés européennes, et donc de la « race » blanche. À cela, Césaire réplique de façon symétrique en évoquant d’une part l’oracle de Zeus en Épire, autre symbole de la civilisation grecque la plus ancienne, et d’autre part les ânes du Missouri, dont l’éminent académicien Jules Romains serait en réalité plus proche.
Dans la forme, un parallèle peut être établi entre cet usage des chaudrons de Dodone dans le Discours sur le colonialisme et celui qu’en avait fait Aelius Aristide au deuxième siècle de notre ère, dans son troisième discours visant les platoniciens (voir plus haut) : dans ces deux textes la comparaison avec le bronze dodonéen est finalement écartée au profit d’une comparaison plus dévalorisante.

Illustration 8. Le théâtre de Dodone, dominé au sud-ouest par les crêtes enneigées du mont Tomaros ; les vestiges du sanctuaire, dissimulés par le théâtre, sont à une centaine de mètres sur la gauche (photo Onno Zweers, avril 2005, licence CC-BY-SA 3.0)
Quelques mots de conclusion
Les comparaisons et métaphores (ou autres développements figurés) recourant au vase de bronze de Dodone semblent donc avoir traversé les âges. Mais de telles figures n’ont été que rarement employées, si l’on en juge par le peu d’exemples que nous avons trouvés ; nos investigations, cependant, ne prétendent pas à l’exhaustivité, qui ne paraît d’ailleurs guère accessible en pratique.
Dans les textes antiques, les quelques passages que nous avons relevés utilisent dans la plupart des cas l’expression proverbiale telle qu’elle est recensée et présentée dans les recueils des parémiographes, dans la forme, τὸ Δωδωναῖον χαλκίον (ou χαλκεῖον), et dans l’intention, pour déprécier le bavardage ou moquer les bavards. La référence au vase de bronze dodonéen paraît s’ouvrir à d’autres usages dans les derniers siècles de l’Antiquité : nous l’avons vu chez Ausone et Procope de Gaza, où elle peut être utilisée, paradoxalement, dans un développement visant à encourager un correspondant à écrire davantage.
Aux époques plus tardives, le son du vase (ou des vases) de Dodone est évoqué à des fins très diverses, non seulement pour illustrer une loquacité excessive, mais aussi une motivation pécuniaire patente (dans les métaphores du bruit du bronze chez Choniatès), une réaction solidaire comparable à celle des vases juxtaposés (la réaction à attendre des moines, dans la lettre d’Érasme), un son fatidique (dans le Tiers livre de Rabelais), ou un vacarme incessant (celui des longues sonneries de cloches dans le Cinquiesme livre). Le comparant, ou le véhicule de la métaphore, est également exprimé de façon plus variée : il ne s’agit plus toujours d’un seul vase, mais parfois de multiples vases, Dodonaei lebetes dans la lettre d’Érasme, « chaudrons de Dodone » chez Rabelais, Diderot ou Césaire ; ou encore du bronze de Dodone (Dodonaeum aes, dans l’Éloge de la folie d’Érasme ; « l’airain de Dodone » chez Lescours de Savignac).
Ainsi l’emploi figuré du vase de bronze dodonéen ne s’est pas figé en une expression métaphorique convenue, mais reste variable dans sa forme et ses intentions, et continue de puiser aux différentes traditions concernant l’oracle de Zeus en Épire, comme celles transmises par Dèmon ou Polémon. La représentation de ce que furent ces récipients de bronze, de leurs propriétés, a également évolué. En particulier, il semble que des fonctions protectrices ou oraculaires aient été progressivement prêtées à ces vases et au bruit qu’ils émettaient, alors que ceux-ci n’étaient très probablement que de simples offrandes votives [46]. L’attribution d’une signification fatidique au son du bronze de Dodone, qui apparaît chez Lucain et que l’on retrouvera bien plus tard chez Rabelais, témoigne de telles évolutions. Enfin, sur un tout autre plan, notons que depuis la Renaissance du moins, l’évocation de l’oracle de Dodone est également une façon de faire référence à la culture classique et aux humanités, qui peut être en elle-même porteuse de sens. C’est le cas dans le texte de Césaire, mais aussi sans doute dans la lettre d’Érasme que nous avons citée : l’allusion savante à Dodone revêt un sens particulier lorsque le philosophe de Rotterdam parle des franciscains qui lui cherchent querelle, à qui il reproche leur inculture (il les qualifie d’ignorants, indocti, dans la même lettre) [47].
Nous mettons fin ici à ce petit voyage littéraire sur le thème du vase sonore de Dodone, dont la carrière a été plutôt discrète dans les textes grecs et latins comme dans les lettres françaises. Il reste remarquable que l’écho de ce vase de bronze se soit fait entendre si longtemps — vingt-trois siècles séparent Ménandre de Césaire — et chez des auteurs si éloignés de l’Épire, même si l’on s’en tient aux écrivains de l’Antiquité. La distance est grande, en effet, de Dodone à Cyrène et Alexandrie, où vécut Callimaque, à Smyrne et Gaza, où demeuraient respectivement Aelius Aristide et Procope, ou à la Burdigala d’Ausone…
Pour citer cette note : Thierry Demai, « Lointains échos du vase de bronze de Dodone », Traces des littératures anciennes, note de travail no 3, 26 mai 2025 (www.tracesdeslitteraturesanciennes.fr).
Notes et références
[1] Voir sur ce point les commentaires de Raoul Baladié dans son édition du livre VII de la Géographie de Strabon (Strabon, Géographie, tome IV [livre VII], texte établi et traduit par Raoul Baladié, Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 228). S’agissant d’Hérodote, voir Histoires d’Hérodote, traduction Pierre Giguet, Paris, Hachette, 1860 (livre II, 52, p. 106).
[2] Voir : Iliade, XVI, vers 233 et suiv. ; Odyssée, XIV, 327 et suiv., ainsi que XIX, 296 et suiv. Pour ce qui est d’Hésiode, voir Hesiod, the Homeric Hymns and Homerica, trad. Hugh Gerard Evelyn-White, Londres, Heinemann (The Loeb Classical Library), 1914, pages 278-279 (fragment 14).
[3] L’Odyssée d’Homère, texte grec, tome second (Chants XIII-XXIV), éd. Alexis Pierron, Paris, Hachette (Collection grecque), 1875, p. 55 (chant XIV, v. 327-328 ; on retrouve ces deux vers à l’identique dans le chant XIX, v. 296-297). Nous avons traduit ici θεοῖο ἐκ δρυὸς par « du chêne divin » ; une traduction plus littérale serait « du chêne du dieu », comme dans la traduction anglaise de Murray : « to hear the will of Zeus from the high-crested oak of the god ». Voir Homer, The Odyssey, volume II, trad. Augustus Taber Murray, Londres, Heinemann (The Loeb Classical Library), 1919, p. 57-60. Homère, Iliade, tome III (chant XIII-XVIII), texte établi et traduit par Paul Mazon, avec la collaboration de Pierre Chantraine, Paul Collart et René Langumier, cinquième édition revue et corrigée, Paris, les Belles Lettres, 1961, p. 108 (chant XVI, vers 233-235). Pour le passage de l’Iliade cité ici, nous avons repris la traduction de Lasserre : Homère, L’Iliade, trad. Eugène Lasserre, Paris, Garnier frères (Garnier-Flammarion), 1965, p. 270. Histoires d’Hérodote, trad. Pierre Giguet, Paris, Hachette, 1860, p. 107 (livre II, 55). Mais en règle générale, sauf mention contraire, les traductions données sont les nôtres.
[4] Joannis Mylonopoulos, « Das Heiligtum des Zeus in Dodona, zwischen Orakel und venatio », dans Archäologie und Ritual, éd. Joannis Mylonopoulos et Hubert Roeder, Vienne (Autriche), Phoibos Verlag, 2006, p. 185-214.
[5] Voir en particulier : Constantin Carapanos, Dodone et ses ruines, Paris, Hachette, 1878 ; Sotirios Dakaris, Archeological guide to Dodona, Ioannina, Cultural society ‘The ancient Dodona’, 1971 ; François Quantin, « Recherches sur l’histoire et l’archéologie du sanctuaire de Dodone », Kernos, 21, 2008, p. 9-48 ; ainsi que la contribution déjà citée plus haut de Joannis Mylonopoulos.
[6] Ces informations s’appuient sur les contributions déjà citées de Joannis Mylonopoulos et de François Quantin.
[7] En 219 avant notre ère, selon Polybe (Histoires, IV, 67), le sanctuaire a été détruit par les Étoliens conduits par le stratège Dorimaque, durant la guerre des Alliés. Mais il a été ensuite restauré. Des pillages et d’autres destructions, épargnant sans doute les constructions cultuelles selon Quantin, ont été commis par l’armée romaine du consul Paul-Émile le Macédonien, en 167 avant notre ère, à l’issue de la troisième guerre macédonienne. Les Thraces de Mithridate pillèrent également le sanctuaire en 88 avant notre ère. Au sujet de ces pillages et destructions, voir : Polybius, The Histories, vol. 2, avec traduction anglaise de Willian Roger Patton, Londres, Heinemann (The Loeb Classical Library), 1979, p. 458-459 ; François Quantin, art. cit., p. 19 et 20. Sur l’extinction de l’oracle à la fin du quatrième siècle de notre ère, voir : Sotirios Dakaris, op. cit., 1971, p. 26 ; Mylonopoulos, contribution citée, 2006, p. 189.
[8] Éric Lhôte, Les lamelles oraculaire de Dodone, Genève, Droz, 2006.
[9] Joannis Mylonopoulos, contribution citée. Adeline Grand-Clément et Sarah Rey, « Quand les feuilles du chêne de Dodone se mirent à bruire », Anabases, traditions et réceptions de l’Antiquité, 35, 2022, p. 119-134 ; voir en particulier les p. 122 et 123. Jean Rudhardt, Les dieux, le féminin, le pouvoir, enquêtes d’un historien des religions, Genève, Labor et Fides, 2006 (voir notamment page 110). Guy Rachet, « Le sanctuaire de Dodone, origine et moyens de divination », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 1, mars 1962, p. 86-99.
[10] Jean Rudhardt, op. cit., p. 115 et 116. Guy Rachet, art. cit., p. 95 et suiv. Philip Bosman, « The ‘Dodona bronze’ revisited », Acta Classica, 59, 2016, p. 184-192 ; voir en particulier pages 190 et 191. Pour ces auteurs, les vers de l’Hymne à Délos, de Callimaque, où il évoque les Pélasges « serviteurs du lébès jamais silencieux » (θεράποντες ἀσιγήτοιο λέϐητος), peuvent certes suggérer une fonction symbolique ou rituelle d’un lébès, mais n’impliquent pas que le son du chaudron joue un rôle dans le processus divinatoire. D’après Bosman, ce rôle supposé n’est évoqué que dans des sources tardives, et il n’en existe aucune mention antérieure à un passage de la Pharsale de Lucain (chant VI, vers 425 et suiv.), qui vivait au premier siècle de notre ère. Références concernant Callimaque et Lucain : Callimaque, Hymnes, Épigrammes, Les origines, Hécalé, Iambes, Poèmes lyriques, texte établi et traduit par Émile Cahen, Paris, Les Belles Lettres, 1922, p. 76 (Hymne à Délos, vers 286) ; Lucan, The Civil War, Books I-X (Pharsalia), avec traduction anglaise par James Duff Duff, Londres, Heinemann, 1962, p. 334.
[11] Un lébès (λέϐης) est un vase en forme de chaudron, en céramique ou en bronze, parfois équipé de pieds.
[12] Callimaque, Hymnes, Épigrammes, Les origines, Hécalé, Iambes, Poèmes lyriques, texte établi et traduit par Émile Cahen, Paris, Les Belles Lettres, 1922, p. 76 (Hymne à Délos, vers 286) ; voir aussi plus haut la note 10. L’indication de date que nous donnons est celle proposée par Émile Cahen dans sa préface.
[13] Fragmenta Historicorum Graecorum, vol. 1, Karl et Theodor Müller, Paris, Firmin Didot, 1841, p. 381 (fragment 17). Dèmon utilise bien le mot « trépieds » (τρίποδες). Ce passage est cité dans l’article « Dodone » du lexique géographique d’Étienne de Byzance, les Ethniques, écrit au début du sixième siècle de notre ère : voir Stephani Byzantii Ethnica, vol. 2, éd. et trad. allemande par Margarethe Billerbeck et Christian Zubler, De Gruyter, Berlin/New York, 2011, p. 94 et suiv. Ce texte de Dèmon est aussi évoqué dans la Souda, cet important travail lexicographique en grec, plus tardif, écrit à Byzance au dixième siècle, et qui utilise plutôt à cet endroit le terme de lebetes (λέϐητες). Voir : Felix Jacoby, Fragmente der Griechischen Historiker, 3b, Leiden, Brill, 1954, réimpression 1964, p. 95, fragment 20 ; Suidae Lexicon, tome 1, éd. Thomas Gaisford, Oxford, Presses académiques, 1834, p. 1052.
[14] Servii Grammatici qui feruntur in Vergilii carmina commentarii, vol. I (Aeneidos librorum I-V commentarii), éd. Georg Thilo et Hermann Hagen, Leipzig, Teubner, 1881, p. 423.
[15] Voir : Polemonis Periegetae fragmenta, éd. Ludwig Preller, Leipzig, Engelmann, 1838, p. 57 ; Stephani Byzantii Ethnica, vol. 2, éd. et trad. allemande par Margarethe Billerbeck et Christian Zubler, De Gruyter, Berlin/New York, 2011, p. 96 et suiv. Dans ce fragment le terme χαλκίον est utilisé pour décrire ce dispositif, et le terme de lébès pour évoquer sa taille (par rapport à celle des lebetes ordinaires de l’époque). Étienne de Byzance, dans le même article consacré à Dodone, cite aussi le témoignage de Lucille de Tarrha, selon lequel le manche du fouet subsistait encore à son époque, c’est-à-dire au deuxième siècle de notre ère.
[16] Strabon, Géographie, tome 4 (livre VII), texte établi et traduit par Raoul Baladié, Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 152 (fragment 3).
[17] Menandri reliquiae selectae, éd. Francis Henry Sandbach, Oxford, Clarendon, 1972, 1990, réimpression 2008, p. 303 (fragment 60).
[18] Menander, The Plays and Fragments, trad. anglaise de Maurice Balme, introduction de Peter Brown, Oxford, Oxford University Press, 2001 (p. 263). Au sujet de la façon de traduire Δωδωναῖον χαλκίον, notre préférence est « vase de bronze de Dodone », en cohérence avec les options prises dans des traductions récentes comme celle de Maurice Balme que nous venons de citer (« Dodona’s bowl of bronze ») ou celle de Philip Bosman (« the Dodona bronze vessel » ; Philip Bosman, « The ‘Dodona bronze’ revisited », Acta Classica, 59, 2016, p. 189). Certains auteurs, comme Arthur Cook, ont proposé de traduire Δωδωναῖον χαλκεῖον (ou χαλκίον) par « gong de Dodone » ce qui est une possibilité puisque χαλκεῖον, comme χαλκίον, peut aussi désigner divers objets en bronze ; mais, dans le cas de l’oracle de Dodone, les sources littéraires (même les plus anciennes) mentionnant souvent de façon plus précise des trépieds ou des lebetes, ce choix de traduction ne nous paraît pas approprié. Le « bronze de Dodone » est une traduction plus prudente, à condition de comprendre « bronze » au sens d’un objet en bronze (mais ce terme évoquerait plutôt aujourd’hui une sculpture, une statue ou statuette). Rendre χαλκεῖον / χαλκίον par « chaudron » a été le choix de nombreux traducteurs et paraît juste, quoique ce mot réduise le vase à un objet purement utilitaire, contrairement au terme grec, au sens plus ouvert. Référence concernant la traduction « gong de Dodone » : Arthur Bernard Cook, « The gong at Dodona », The Journal of Hellenic Studies, 22, 1902, p. 5-28.
[19] Pour la tradition parémiographique, de Dèmon à Diogénien, voir notamment les passages consacrés à cette expression proverbiale dans l’ouvrage Proverbi, sentenze et massime di saggezza in Grecia e a Roma, éd. Emanuele Lelli, avec une traduction italienne par différents auteurs, Florence (Italie), Bompiani, 2021. Les passages concernant Dèmon, Aristide, Lucille de Tarrha, Zénobios et Diogénien sont aux pages 122, 192, 350, 432 et 499 de cet ouvrage, respectivement. Des notices concernant ces auteurs et leurs textes sont également fournies aux pages 1474, 1528, 1568, 1574 et 1643 respectivement. Pour Strabon, se reporter à la note 16. Pour Étienne de Byzance, voir : Stephani Byzantii Ethnica, vol. 2, éd. et trad. allemande par Margarethe Billerbeck et Christian Zubler, De Gruyter, Berlin/New York, 2011, p. 94 et suiv.
[20] Pour la Souda, voir : Suidae Lexicon, tome 1, éd. Thomas Gaisford, Oxford, Presses académiques, 1834, p. 1052. Pour Eustathe de Thessalonique, voir Eustathii archiepiscopi Thessaloniensis commentarii ad Homeri Iliadem, t. I, éd. Gottfried Stallbaum, Leipzig, Weigel, 1827, p. 272 (Iliade, chant II, vers 750). Les passages mentionnés de Grégoire II de Chypre, de Macaire Chrysocéphale et de Michel Apostolios sont dans : Corpus paroemiographorum graecorum, t. II, éd. Ernst Ludwig von Leutsch, Göttingen, Dieterich, 1851, aux pages 109 (2, 81), 159 (3, 42), et 233 (6, 43) respectivement ; on trouve aussi ces passages, avec une traduction italienne, aux pages 1046, 1072 et 1210 de l’ouvrage édité par Emanuele Lelli, Proverbi, sentenze et massime di saggezza in Grecia e a Roma (Florence, Bompiani, 2021), déjà cité dans la note précédente.
[21] Pour l’édition de 1500 des Adages d’Érasme, voir : Opera omnia Desiderii Erasmi Rotterodami, Ordinis secundi, Tomus nonus (Adagiorum collectanea), éd. Felix Heinimann et Miekske van Poll-van de Lisdonk, Amsterdam, Elsevier, 2005, p. 232 (Ephyraeum seu dodonaeum aes). Pour l’édition finale de 1536, voir : Les Adages d’Érasme (texte latin, avec une préface), présentés par les Belles Lettres et le Grac (Umr 5037), sous la direction de Jean-Christophe Saladin, 2010, p. 88 (Adage 7, Dodonaeum aes) ; en ligne : https://web.archive.org/web/20160315003312/http://sites.univ-lyon2.fr/lesmondeshumanistes/wp-content/uploads/Adages.pdf. S’agissant des ouvrages d’Estienne et de Zwinger, les références sont les suivantes : Charles Estienne, Dictionarium historicum ac poeticum…, Genève, Jean Le Preux et Jean Petit, 1567, p. 136 (article « Dodona »). Theodor Zwinger, Theatrum vitae humanae, volume 27, Bâle, Eusebius Episcopius, 1586, p. 4193 (livre IV).
[22] Louis Moréri, Grand dictionnaire historique (supplément, ou troisième volume), Paris, Denys Thierry, 1689, p. 926 (dans l’article « Oracle »). Bernard de Montfaucon, L’Antiquité expliquée et représentée en figures, tome II, première partie, Paris, chez Delaulne, Foucault, Clousier, Nyon, Ganeau, Gosselin et Giffart, 1719, p. 257 (livre IV, chapitre IX). Antoine-Augustin Bruzen de la Martinière, Grand dictionnaire géographique et critique, tome troisième, La Haye, Gosse, Alberts, De Hondt, 1726, p. 127 (article « Dodone »). Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (tome troisième, Ch-Cons), éditée par Denis Diderot et Jean le Rond d’Alembert, Paris, Briasson, David, Le Breton et Durand, 1753, p. 254 (article « Chauderons de Dodone »).
[23] Callimachus, vol. 1 (Fragmenta), éd. Rudolf Pfeiffer, Oxford, Clarendon, 1949, p. 361 (fragment 483).
[24] La traduction donnée ici est la nôtre. Pour le texte grec, avec une traduction anglaise, voir : Aelius Aristides, vol. 2 (Orations 3-4), éd. et trad. anglaise par Michael Trapp, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press (The Loeb Classical Library), 2021, p. 546 (Discours III, 672). Voir aussi : P. Aelius Aristides, The Complete Works, vol. 1, Orations I-XVI, traduction anglaise de Charles A. Behr, Leiden, Brill, 1986, p. 275.
[25] Libanii opera, vol. VI (Declamationes XIII-XXX), éd. Richardus Foerster, Leipzig, Teubner, 1911, p. 532 (Déclamation XXVI).
[26] Parmi les recueils de proverbes ou lexiques plus tardifs, le lexique byzantin de la Souda, au dixième siècle, présente peut-être une originalité sur ce point (de l’usage qui est fait de cette paroimía). Du moins si l’on ne suit pas l’édition Gaisford, ni les nombreuses autres éditions qui corrigent ἐπὶ τῶν μικρολογούντων, considéré comme une erreur du manuscrit, en ἐπὶ τῶν μακρολογούντων, qui signifie « au sujet de ceux parlant longuement, avec prolixité », ce qui n’est pas très différent de ce qu’indiquent les parémiographes de l’Antiquité. Mais l’édition qui fait référence aujourd’hui, celle d’Ada Adler, rejette cette correction et retient ἐπὶ τῶν μικρολογούντων, ce qui peut être traduit par « au sujet de ceux qui sont pointilleux, chicaneurs », qui parlent de petites choses (du verbe μικρολογέω). Voir : Suidae lexicon, pars II, éd. Ada Adler, Stuttgart, Teubner, 1994 (1931), p. 134, article 1445. Sur ce point la Souda semble alors s’écarter de ce que l’on trouve dans les recueils de proverbes antérieurs, mais aussi de ce qu’écriront ultérieurement les érudits et parémiographes byzantins. Pour ces derniers, l’expression proverbiale vise en effet « ceux qui parlent beaucoup » (Eustathe de Thessalonique), le « bavard » (Grégoire II de Chypre), les « bavards » et « ceux qui parlent à tort et à travers » (Macaire Chrysocéphale), ou « ceux qui bavardent sans cesse et abondamment » (Michel Apostolios). En Occident, les auteurs de la Renaissance suivent souvent une voie semblable ; c’est le cas par exemple d’Érasme et de Charles Estienne. Mais d’autres comme Théodor Zwinger, ou plus tardivement, au dix-septième siècle, Louis Moréri, semblent influencés par la Souda : le premier note que l’expression proverbiale s’applique « in sordidos, et quantumvis pusilla de re querulos » (« aux personnes insignifiantes, et à ceux se plaignant au sujet de choses si infimes soient-elles »), et le second dit que les Grecs se servent de ce proverbe « contre ceux qui s’arrêtent à peu de choses ». Pour les références correspondantes, se reporter plus haut aux notes 20, 21 et 22.
[27] Ausone et Paulin de Nole : correspondance, introduction, texte latin, traduction et notes de David Amherdt, Berne, Peter Lang (Sapheneia), 2004, p. 106-107.
[28] Pour le texte grec et une traduction italienne, voir : Rose di Gaza, gli scritti retorico-sofistici e le Epistole di Procopio di Gaza, sous la direction de Eugenio Amato, Alessandria, Edizioni dell’Orso, 2010, p. 420-421 (lettre 160). Pour une traduction latine, en regard du texte grec, voir : Epistolographi graeci, éd. Rudolf Hercher, Paris, Firmin Didot, 1873, p. 595 (lettre 157).
[29] Aulu-Gelle, Les Nuits attiques, Livres I-IV, texte établi et traduit par René Marache, Paris, Les Belles Lettres, 2018 (troisième tirage), p. 38-39 (livre I, chapitre IX, 1-4).
[30] Voir : Rose di Gaza, gli scritti retorico-sofistici e le Epistole di Procopio di Gaza, éd. et trad. italienne, sous la direction de Eugenio Amato, Alessandria, Edizioni dell’Orso, 2010, p. 292-293 (lettre 5). Voir aussi, pour une édition assortie d’une traduction latine : Epistolographi graeci, éd. Rudolf Hercher, Paris, Firmin Didot, 1873, p. 534 (lettre 5).
[31] Le texte grec peut être trouvé dans la référence suivante : Foteini Kolovou, Michaelis Choniatae epistulae, Berlin, New York, De Gruyter, 2001, p. 163 (lettre 106). Le passage que nous avons traduit est celui-ci : ὄντως γὰρ ὅλον τὸ ἐπιστόλιον χαλκόκροτον ἦν· ἅτε γὰρ ὕλην ὑποβαλλόμενον τὸ χάλκεον κόμμα, πάγχαλκον ἐξήχει καὶ παρήχει καὶ τὴν ἀκοὴν κατεβόμβει, ὥσπερ ἵππων χαλκοπόδων ἀμφὶ κτύπος οὔατα ἔβαλλεν· οὐ γὰρ μόνον τὸ δωδωναῖον χαλκεῖον καὶ τὸν χαλκόστομον κώδωνα παρεκρότει, ἀλλά, τὸ παράδοξον, καὶ τὰ ἀργύρεα, εἴτ᾽ οὖν χρύσεα χαλκουργεῖν ἐτόλμα, ὥσπερ ὁ Μίδας δι᾿ εὐχῆς εἰς χρυσὸν τὰ πάντα μετέβαλλε· Nous avons hésité, dans notre traduction, à conserver l’imparfait du texte grec, mais nous l’avons finalement rendu par un présent de situation générale.
[32] Moriae encomium, Erasmi Rotterodami declamatio, Strasbourg (Argentoratum), Matthias Schürer, 1511 (non paginé, 48 folios ; source BnF-Gallica, identifiant ark:/12148/bpt6k9121462d)(vue 64/96).
[33] Opus epistolarum Des. Erasmi Roterodami, éd. Percy Stafford Allen et Helen Mary Allen, t. 8 (1529-1530), Oxford, Clarendon, 1992 (1934), p. 404 (lettre 2299).
[34] François Rabelais, Tiers livre des faictz et dictz héroïques du noble Pantagruel, Paris, Chrestien Wechel, 1546, p. 195 (dans le chapitre 26, « Comment Panurge prent conseil de frère Jan des Entommeures » ; le découpage en chapitres est légèrement différent dans certaines éditions ultérieures, où le passage cité se trouve dans le chapitre 27 intitulé « Comment frère Jan joyeusement conseille Panurge »). Nous avons maintenu l’orthographe de cette édition. Au sujet des cloches de Varenes : La signification fatidique parfois prêtée au son des cloches des églises apparaît aussi dans d’autres textes à cette époque ; voir par exemple chez Jean Raulin, Itinerarium paradisi…, Paris, Jean Petit, 1524, folio 148v (De viduitate, sermo III). Varenes, citée à différentes reprises dans l’œuvre de Rabelais, correspond très vraisemblablement à la commune actuelle de Varennes-sur-Loire, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Chinon.
[35] Lucan, The Civil War, Books I-X (Pharsalia), avec traduction anglaise par James Duff Duff, Londres, Heinemann (The Loeb Classical Library), 1962, p. 334. Selon James D. Duff, la mention de Dodone la nourricière (primis… frugibus altrix : celle qui nourrit les premiers hommes des fruits de la terre) s’expliquerait par le fait que Dodone était réputée pour ses chênes, et que les glands tenaient lieu de céréales dans les temps primitifs (ibidem).
[36] François Rabelais, Le Cinquiesme et dernier livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, sans indication d’éditeur ni de lieu d’édition, 1564, folios 6v et 7.
[37] Même référence, folio 9.
[38] Au sujet de l’heptaphone, voir Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XXXVI, Jacques André, Raymond Bloch, Agnès Rouveret, Paris, Les Belles Lettres, 1981, p. 84 (livre XXXVI, 23). Au sujet du colosse de Memnon, voir par exemple : Géographie de Strabon, trad. Amédée Tardieu, t. 3 (livres XIII-XVII), Paris, Hachette, 1880, p. 450 (livre XVII, 1, 46).
[39] Pour davantage d’information sur cette œuvre, voir : Lydie Dessis-Pince, Le discours de Jacophile à Limne, édition critique avec introduction et notes, mémoire de thèse de doctorat en littérature française (sous la direction de Claude-Gilbert Dubois), université de Bordeaux, 2000.
[40] Nous n’avons pas pu consulter l’édition rare de 1605, intitulée Les Hermaphrodites, [suivi de] Discours de Jacophile à Limne, et sans indication de lieu ni de date, ni de nom d’auteur. Cet ouvrage regroupe deux textes, le premier étant usuellement attribué à un autre auteur, Thomas Artus (ou Artus Thomas), pseudonyme d’un écrivain à qui l’on doit d’autres œuvres, mais qui n’a pas été identifié. La citation du Discours de Jacophile à Limne que nous donnons est tirée de l’édition ultérieure de 1724 : Description de l’isle des Hermaphrodites nouvellement découverte, contenant […] comme aussi le Discours de Jacophile à Limne, avec quelques autres pièces curieuses, Cologne, chez les héritiers de Herman Demen, 1724, p. 220. Il n’y a pas d’indication de nom d’auteur. Cependant un avis au lecteur, aux premières pages de l’ouvrage, en attribue la paternité à Artus Thomas, mais ce nom y est de fait présenté comme un pseudonyme. Comme nous l’avons déjà noté, le Discours de Jacophile à Limne est plutôt attribué aujourd’hui à François de Lescours de Savignac.
[41] Jean Bernier, Jugement et nouvelles observations sur les œuvres… de Maître François Rabelais, Paris, Laurent d’Houry, 1697 (le passage cité se trouve à la troisième page de l’épître dédicatoire à Monsieur Ozanne). Au sujet de Christophe Ozanne, voir : A. Benoît, Notice sur Christophe Ozanne, médecin empirique de Chaudray, près de Mantes, Chartres, Édouard Garnier, 1874.
[42] Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, éditée par Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert, tome troisième (Ch-Cons), Paris, Briasson, David, Le Breton et Durand, 1753, p. 254 (article « Chauderons de Dodone » écrit par Denis Diderot). Dans la citation, nous avons légèrement modernisé l’orthographe de cette édition.
[43] Voir par exemple : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (sous la direction de Jean Maitron), quatrième partie (1914-1939), tome XL (Re à Rouz), Paris, Les Éditions ouvrières, 1991, p. 279 (article Romains, Jules).
[44] Jules Romains, « Lettres de Salsette (II) », Revue des Deux Mondes, premier février 1950, p. 423-442. La phrase de Salsette/Romains que pointe Aimé Césaire figure à la page 433. Elle prend place dans un passage de la cinquième lettre qui est particulièrement nauséabond. Le lecteur pourra en juger par lui-même en se reportant à ce passage (page 433, lignes 23 à 40).
[45] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1955, p. 34-35 (cette référence est celle de la deuxième édition, ce texte ayant été initialement publié par les éditions Réclame en 1950).
[46] Philip Bosman, « The ‘Dodona bronze’ revisited », Acta Classica, 59, 2016, p. 184-192 ; voir en particulier pages 187, 188 et 191.
[47] Opus epistolarum Des. Erasmi Roterodami, éd. Percy Stafford Allen et Helen Mary Allen, t. 8 (1529-1530), Oxford, Clarendon, 1992 (1934), p. 404 (lettre 2299).
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L’Euripe et ses figures
Thierry Demai, 25 juillet 2024
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L’Euripe est ce détroit séparant la longue île de l’Eubée de la Grèce continentale, au nord-est de la Béotie. Large de seulement quelques dizaines de mètres à Chalcis, cette passe est parcourue de courants souvent forts et dont le sens change plusieurs fois par jour, de façon tantôt régulière et tantôt irrégulière jusqu’à une quinzaine de fois par jour. Ces particularités remarquables, au-delà de l’importance stratégique de ce détroit dans les conflits du monde hellénistique, font qu’il est bien connu des auteurs de l’Antiquité grecque et latine, et a donné lieu à des usages figurés du nom de l’Euripe, utilisé par exemple pour exprimer la nature cyclique d’un mouvement (le flux et le reflux), l’agitation, le danger, l’incertitude, les vicissitudes du monde, les retours de fortune ou l’inconstance humaine. Nous nous intéressons ici, sans prétention à l’exhaustivité, à la façon dont l’Euripe apparaît dans les œuvres des auteurs anciens, et en particulier aux figures employées dans les textes de l’Antiquité ainsi qu’à leur survivance dans les lettres françaises.
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Quelques mots sur les courants de l’Euripe
Les raisons des inversions des courants de l’Euripe et de leur fréquence variable n’ont été réellement élucidées qu’à la suite des travaux scientifiques de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle. On peut citer en particulier les investigations et analyses de François-Alphonse Forel [1] et celles de Demetrios Eginitis [2]. Nous passerons rapidement sur cet aspect, qui n’est pas au cœur de notre sujet, en reprenant ici très brièvement les conclusions de ces travaux.

Illustration 1. Carte partielle de la Grèce, montrant notamment l’Attique, la Béotie et, au-delà du détroit de l’Euripe, l’île d’Eubée (extrait et adaptation d’une carte d’Éric Gaba, Wikimedia commons, licence CC-BY-SA 4.0)
Pendant une grande partie du mois lunaire, l’influence des marées est prédominante et l’inversion des courants est régulière, se produisant quatre fois par jour lunaire (de 24 heures et 50 minutes). L’onde de marée, provenant de la Méditerranée orientale, arrive en effet plus rapidement par le golfe sud d’Eubée, du côté sud-est de l’Euripe (voir l’illustration 1), et le niveau de la mer se trouve alors plus élevé au sud qu’au nord du détroit, engendrant un courant du sud vers le nord. Cette différence de niveau s’inverse ensuite lors du reflux de la marée, de même que le sens du courant. Mais pendant quelques jours du mois lunaire, autour des périodes dites de quadrature, c’est-à-dire lorsque, du fait des positions du soleil et de la lune par rapport à la terre, les effets gravitationnels de ces deux astres sur les marées tendent à se neutraliser, celles-ci sont d’une ampleur très limitée. Les phénomènes de « seiche » prennent alors le pas sur les effets des marées. Les seiches sont des oscillations des masses d’eau, telles qu’on peut en observer dans les bassins fermés, les lacs, ou les zones marines relativement confinées ; elles résultent de multiples facteurs : effets du vent, variations de pression atmosphériques, micro-secousses telluriques. Ces oscillations ne se produisent pas selon un schéma régulier, et dans le cas de l’Euripe les inversions de courant peuvent alors se produire jusqu’à douze à quinze fois par jour [2]. Notons que dans ses Météorologiques, Aristote affirmait déjà, sans évoquer l’Euripe, que dans les lieux où l’espace maritime est resserré le courant est dû au balancement fréquent de la mer dans un sens et dans l’autre, dont il ne donne pas de réelle explication [3].
Le phénomène des courants changeants de l’Euripe est évoqué dans différents textes de l’Antiquité, mais parmi ceux qui nous sont parvenus, seuls quelques-uns donnent des précisions à ce sujet. Dans son De natura deorum, écrit vers l’an 45 avant J.-C., Cicéron, arguant que tout ce qui a un cours déterminé et réglé n’est pas nécessairement à attribuer aux dieux plutôt qu’à la nature, prend pour exemple le détroit de Chalcis et avance qu’il n’y a rien de plus régulier (constantius) que l’alternance de ses courants [4]. À la fin du premier siècle avant notre ère, le géographe grec Strabon rapporte ce que l’on dit à ce sujet, à savoir qu’il se produit sept changements du sens des courants le jour et autant la nuit [5], sans prétendre expliquer ces changements ; il note cependant que ces changements ne sont pas les mêmes dans d’autres détroits [6]. Mais pour l’historien latin Tite-Live, son contemporain, l’Euripe n’inverse pas le sens de ses courants sept fois par jour, comme il en a la réputation (« sicut fama fert »), mais plutôt au hasard, à la façon du vent [7]. Un peu plus tard, Sénèque, dans sa tragédie Hercule sur l’Œta [8], comme le géographe Pomponius Mela, au livre II du De Chorographia [9], et Pline l’Ancien, au livre II de son Histoire naturelle [10], donnent des indications voisines de celles de Strabon.
L’Euripe comme lieu
Avant d’aborder les nombreuses images, métaphores, et comparaisons qu’il a nourries, il est éclairant d’examiner la façon dont le détroit de Chalcis, en tant que lieu, est traité dans les écrits anciens ; le mot lieu étant entendu ici dans son acception usuelle, et non au sens des topoi de la rhétorique. En sus des quelques passages relevés dans la section précédente, ce détroit apparaît dans les œuvres de géographes de l’Antiquité, ou d’auteurs de sommes encyclopédiques comme Pline l’Ancien, souvent sous forme d’une simple mention, sans précision ni qualification particulière [11]. De même, le passage stratégique de l’Euripe est fréquemment cité par les historiens grecs et latins, d’Hérodote à Tite-Live et au-delà, pour le rôle qu’il a joué dans les combats maritimes et terrestres, lors des guerres médiques, de la guerre du Péloponnèse, des guerres macédoniennes, ou d’autres conflits des mondes hellénistique et romain [12][13]. Nous ne nous y attarderons pas.
Mais l’Euripe est aussi présent dans les œuvres des poètes. L’auteur anonyme de l’Hymne à Apollon (l’un des textes rassemblés sous l’intitulé Hymnes homériques) décrivant le parcours de ce dieu à la recherche d’un emplacement pour un temple, lui fait franchir ce détroit : « Alors tu as passé l’Euripe, Apollon bel archer (ἔνθεν δ᾽Εὔριπον διαβάς, ἑκατηβόλ᾽ Ἄπολλον) / Tu as gravi la montagne inspirée, toute verdoyante » ; nous reprenons ici la traduction de Jean-Louis Backès [14]. Dans la pièce Agamemnon d’Eschyle, Clytemnestre explique comment la nouvelle de la prise de Troie lui a été transmise, des feux étant allumés de loin en loin depuis la Troade, jusqu’à l’Eubée, d’où la lumière de ces feux parvient « sur les courants de l’Euripe » et sur les hauteurs du Messapios en Béotie, les signaux lumineux se propageant ensuite encore jusqu’à la demeure des Atrides en Argolide [15].
Le détroit de Chalcis apparaît également dans cet extrait de l’Hymne à Artémis de Callimaque, ici dans la traduction en prose d’Émile Cahen :
« Quelle parmi les îles, quel parmi les monts plaît le plus à ton cœur ? Quel port, et quelle cité ? Quelle nymphe as-tu le plus aimée, quelles héroïnes furent tes compagnes ? Dis-le-moi, Déesse ; mes chants le rediront aux autres. L’île que tu préféras, c’est l’Île Longue ; et la ville, Pergé ; des monts ce fut le Taygète qui te plut, des ports ceux de l’Euripe (Τηύγετον δ᾽ὀρέων, λιμένες γε μὲν Εὐρίποιο). »[16].

Illustration 2. Statue d’Artémis, dite « Diane de Gabies », d’époque romaine impériale (premier siècle), copie d’un original grec, probablement de la fin du quatrième siècle avant notre ère ; Musée du Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines, Ma 529 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010278726 – https://collections.louvre.fr/CGU
Au-delà de ces mentions, les poètes soulignent parfois les traits remarquables de ce détroit. Dans l’Iphigénie en Tauride d’Euripide, la fille d’Agamemnon évoque sa naissance près de l’Euripe, agité de remous et de vents incessants, et faisant souvent refluer la mer [17]. Le chœur de l’Antigone de Sophocle en appelle à Dionysos pour qu’il vienne sauver Thèbes en franchissant le Parnasse ou bien le « détroit gémissant » (« στονόεντα πορθμόν ») [18]. Dans son Hymne à Délos, Callimaque suit le parcours de cette île flottante avant qu’elle ne se fixe dans les Cyclades, et notamment sa course vers le « passage rapide de l’étroit Euripe aux flots sonores » [19].
On retrouve des descriptions comparables chez quelques poètes latins de l’âge classique. Sénèque, nous l’avons déjà noté [8], évoque l’Euripe dans Hercule sur l’Œta, comme un détroit agité (instabilis), aux flots vagabonds, dont le cours change de nombreuses fois dans une journée. Mais des références à l’Euripe rapide, agitant toujours la mer, ou à ses inversions de courant, apparaissent aussi dans les Troyennes et dans l’Hercule furieux [20]. Lucain, relatant dans son poème épique (la Pharsale) la guerre civile opposant César et Pompée, décrit ce passage où la mer resserrée bouillonne avec ses eaux rapides, et où les flots changeants du détroit entraînent les navires vers Aulis [21]. Une mention de « l’Euripe qui reflue », c’est-à-dire avec ses flots qui fluent et refluent, apparaît au livre VII de la Thébaïde de Stace [22]. Ce détroit figure également dans la description du bouclier de Canthus que donne Valerius Flaccus au livre I des Argonautiques, lorsque l’auteur énumère les héros qui participeront à l’expédition de la Toison d’or : l’Euripe, s’échappant des sables de Chalcis, divise de ses flots le revêtement d’or de ce bouclier [23].
Notons enfin que le détroit de Chalcis apparaît à diverses reprises, mais sous un jour évidemment très particulier, dans l’Iphigénie à Aulis d’Euripide, puisque dans cette pièce l’absence inhabituelle des vents dans ce passage immobilise longuement la flotte grecque à Aulis (sur la rive sud du détroit) alors qu’elle doit partir pour Troie [24].
Mais dans l’ensemble, ce détroit, en tant que lieu, est bien décrit par les poètes de l’Antiquité comme un passage resserré, aux flots agités et sonores, aux vents et aux remous incessants, aux courants rapides et changeants, où la mer flue et reflue souvent ; les difficultés de navigation qui en résultent sont parfois aussi mentionnées (par exemple chez Lucain, et Antiphilos de Byzance [25]).
Des mentions ou descriptions du détroit de Chalcis, en tant que tel (et non comme comparant, image ou métaphore), apparaissent aussi dans quelques œuvres poétiques françaises de la fin du dix-huitième siècle et du dix-neuvième siècle, s’inspirant des récits des historiens, des écrits des géographes et naturalistes de l’Antiquité, ou des poètes grecs et latins que nous venons de citer. Sans s’écarter fondamentalement des représentations anciennes, ces descriptions, au temps du romantisme, mettent davantage en avant la force de la nature et le caractère redoutable du détroit. Chez André Chénier déjà, c’est l’idée du danger que suggèrent ces vers extraits d’une de ses élégies :
« Quel [signe] sur la mer conduit le passager,
Quand sa patrie absente et longtemps appelée
Lui fait tenter l’Euripe et les flots de Malée » [26]D’ailleurs, dans les notes qu’il a laissées en accompagnement de ses poèmes, Chénier, après avoir cité quelques vers des Géorgiques de Virgile, écrit : « Quels vers ! et comment ose-t-on en faire après ceux-là ! Les miens, si petits et si inférieurs, ont cependant peut-être l’avantage de citer l’Euripe et Malée, lieux célèbres par des naufrages. » [27]. Au début du dix-neuvième siècle, dans son poème La Navigation, publié en 1805, Joseph-Alphonse Esménard évoque le « prodige effrayant » que produit la mer qui mugit, bouillonne, et flue et reflue sans cesse dans cette passe, et plus loin l’Euripe qui « vomit ses vagues écumantes » [28]. Un peu plus tard, dans le poème Le Détroit de l’Euripe, Victor Hugo transcrit les interrogations des chefs grecs sur la possibilité de « forcer les passages / De l’Euripe malgré l’abîme et les présages » pour engager le combat avec les Perses [29].
Mouvements alternants et instabilité
Du fait de la complication particulière du système des courants du détroit de Chalcis, qui non seulement s’inversent fréquemment mais le font parfois selon un schéma régulier et parfois de façon irrégulière, les comparaisons et métaphores auxquelles ce passage donne lieu n’en retiennent souvent qu’un aspect et sont de nature très diverse. Chez les philosophes, notamment, l’Euripe peut être mobilisé pour illustrer une certaine cyclicité des phénomènes, la succession naturelle d’un mouvement et du mouvement réciproque, mais aussi, très différemment, pour figurer une instabilité totale compromettant la possibilité de tout raisonnement et de tout savoir sûrs.
Ainsi Aristote dans ses enseignements touchant les choses de la nature, utilise la comparaison avec l’Euripe pour exprimer les mouvements alternants, cette alternance n’étant pas forcément régulière, mais du moins nécessaire ou attendue dans une certaine mesure, une évolution dans un sens appelant l’évolution réciproque. Dans son traité du sommeil et de la veille, il explique les cycles du sommeil par les effets de la digestion, entraînant une sorte d’évaporation (provenant de la nourriture) qui porte la chaleur à la partie supérieure du corps, puis reflue ; il dit à ce propos : « Il est nécessaire en effet que ce qui s’évapore monte jusqu’à un certain point, puis revienne en sens contraire et subisse un changement comme les flots de l’Euripe. » [30]. Une autre comparaison avec ce détroit apparaît dans ses Météorologiques, où il lie les tremblements de terre aux vents, à des « exhalaisons » tantôt comprimées au sein de la terre, tantôt se dirigeant vers l’extérieur, ou vers l’intérieur, changeant de direction « comme l’Euripe » [31].

Illustration 3. Aristote, sculpture sur pierre du portail royal de la cathédrale de Chartres, située sur le portail de droite, en bas de la seconde voussure, à gauche du linteau ; douzième siècle (photo Wellcome Library, licence CC-BY-SA 4.0)
Mais dans le Phédon de Platon, écrit quelques décennies auparavant, Socrate se réfère à l’Euripe pour décrire une opinion (à laquelle il ne souscrit pas) qui tiendrait « qu’il n’y a rien de sain ni de sûr dans aucune chose ni dans aucun raisonnement, mais que tout est dans un flux et un reflux continuel, absolument comme dans l’Euripe (πάντα τὰ ὄντα ἀτεχνῶς ὥσπερ ἐν Εὐρίπῳ ἄνω καὶ κάτω στρέφεται, littéralement : toutes les choses qui existent sont tournées en haut et en bas, absolument comme dans l’Euripe), et que rien ne demeure un moment dans le même état » [32]. On voit que ce détroit aux courants changeants illustre plutôt ici une absence totale de stabilité et de fiabilité.
Euripus homo : l’homme inconstant
Les comparaisons et métaphores employant le détroit de Chalcis pour qualifier l’homme qui varie dans ses amitiés, ses alliances, ses choix et opinions, ne sont pas rares dans les textes de l’Antiquité.
L’orateur Eschine, dans son Discours contre Ctésiphon, prononcé lors du procès de la Couronne vers 336 avant notre ère, dénonce les revirements de Callias, de Chalcis, qui avait rallié puis trahi Philippe de Macédoine au profit des Thébains, puis avait encore abandonné ceux-ci et s’était attiré la haine des deux camps, « πλείους τραπόμενος τροπὰς τοῦ Εὐρίπου παρ’ ὃν ὤκει », soit littéralement « s’étant tourné en retours plus nombreux que l’Euripe près duquel il habitait » [33].
Un peu plus tard, son contemporain Hypéride, un autre orateur reconnu, utilise ce détroit mais de façon plus allusive, par une sorte d’image, lorsqu’il reproche à Démosthène d’avoir fait citoyens athéniens, par décret, des hommes d’autres cités, dont le chalcidien Callias, et de les employer comme ses agents spéciaux ; rien d’étonnant à cela, dit-il, puisque, « ne pouvant jamais s’en tenir lui-même aux mêmes convictions, il est naturel qu’il ait des amis de l’Euripe » (Discours contre Démosthène [34]).
L’Éthique de Nicomaque, traité de philosophie morale d’Aristote, date de la même époque. Au livre IX, suite du livre VIII consacré à l’amitié, dans un développement sur la concorde, Aristote note que « les gens de cette sorte [les honnêtes gens] sont fermes dans leurs volontés, qui ne sont pas soumises à un mouvement de flux et de reflux comme les eaux de l’Euripe » ; nous donnons ici la traduction de Jean Voilquin [35].
La comparaison d’hommes inconstants avec l’Euripe apparaît aussi, aux dernières années du premier siècle avant notre ère, chez l’historien et rhéteur grec Denys d’Halicarnasse, au livre XX de ses Antiquités romaines, au sujet des populations de Crotone et de Rhêgion. Celles-ci, souffrant sous la coupe du tyran Denys et subissant les assauts des barbares, se tournaient d’un côté ou de l’autre au gré des événements, « Εὐρίπου δίκην », c’est-à-dire « à la manière d’un Euripe » (ou à la manière de l’Euripe ; en effet, si par extension, le mot Euripe peut désigner en grec tout détroit, voire un simple canal ou un bassin, la comparaison a davantage de sens avec le détroit de Chalcis, dont les inversions de courant sont les plus fréquentes, les moins prévisibles et les plus connues) [36].
On trouve un autre exemple de cette sorte de comparaison chez un auteur de l’Antiquité tardive, le poète latin Claudien, dans son libelle In Rufinum :
« Est mihi prodigium cunctis immanius hydris,
Tigride mobilius feta, violentius Austris
Acribus, Euripi refluis incertius undis,
Rufinus… » [37]Ce que l’on pourrait traduire par : « J’ai là un prodige plus monstrueux que toutes les hydres, plus prompt que la tigresse qui a mis bas, plus violent que les rudes vents du Sud, plus incertain que les ondes refluantes de l’Euripe, Rufinus… »
Cet usage figuré du détroit de Chalcis pour décrire des hommes inconstants est bien identifié par Érasme à la Renaissance, qui le recense dans ses Adages sous la forme de l’expression métaphorique « Euripus homo », « l’homme Euripe » [38]. Le philosophe de Rotterdam relève en outre dans cet ouvrage, au chapitre XIII des prolégomènes, portant sur les figures proverbiales, la comparaison d’usage plus général « Euripo mobilior », c’est-à-dire plus mobile, plus changeant que l’Euripe. Celle-ci apparaît dans une énumération d’exemples illustrant la figure de la comparaison ou similitude [39]. Érasme fait encore référence au détroit de Chalcis au sujet d’un autre adage sur lequel nous reviendrons plus loin.

Illustration 4. Médaillon représentant Érasme, peint par Hans Holbein le Jeune vers 1532, appartenant aux collections du Kunstmuseum de Bâle, numéro d’inventaire 324 (photo Paradise Chronicle, lic. CC-BY-SA 4.0 / domaine public)
Un peu plus tard, au milieu du seizième siècle, le dramaturge et poète néo-latin Livinus Brechtus (Liévin van Brecht, un moine franciscain de Flandre) écrit une pièce intitulée Euripus, du nom de son personnage principal, un jeune homme inconstant, hésitant entre la voie difficile de la vie dans la religion et la crainte de Dieu et les tentations des joies faciles et de l’amour, et qui finit par courir à sa perte. Cette pièce sera représentée à de multiples reprises, principalement dans des établissements d’enseignement, à Louvain et dans différentes villes d’Europe. Le choix du nom d’Euripus pour ce personnage fait bien sûr référence à la variabilité du détroit de Chalcis, et s’appuie peut-être sur l’adage d’Érasme [40]. Cet adage peut d’ailleurs être interprété à cette époque, dans une perspective chrétienne, comme l’affirmation plus générale que l’homme, pris dans les contingences du monde, est égaré et se tourne sans cesse d’un côté ou de l’autre (« l’homme est un Euripe »). Érasme lui-même, à la fin de son commentaire sur l’adage « Euripus homo », se référant à une lettre de Grégoire de Nazianze, évoque l’« Euripus humanae conditionis », la variabilité des affaires humaines et de la condition de l’homme en général.
Agitation, furie et turbulences
La comparaison avec le détroit de Chalcis est en outre un moyen d’illustrer des situations d’agitation extrême, de turbulences, de furie. C’est le cas notamment dans le discours Pro Murena de Cicéron, où celui-ci demande : « Quod enim fretum, quem Euripum tot motus, tantas, tam varias habere putatis agitationes commutationesque fluctuum, quantas perturbationes et quantos aestus habet ratio comitiorum ? » ; ce que l’on peut tenter de traduire comme suit, si l’on cherche à rester assez littéral : « Pouvez-vous imaginer un détroit, un Euripe qui ait des mouvements aussi nombreux, des agitations et changements de courants aussi grands et variés que les troubles et bouillonnements de l’organisation des comices ? » [41]. On peut relever ici une petite contradiction avec ce que le même Cicéron affirmera plus tard, à tort, dans son De natura deorum : l’extrême régularité des changements de courant du détroit de Chalcis (voir plus haut).
La furie guerrière est aussi comparée à l’agitation des flots de ce détroit. Ainsi Silius Italicus, au livre XIV de son poème épique Punica, décrit l’assaut féroce de l’armée de Marcellus contre les alliés des Carthaginois et ajoute que « l’onde de l’Euripe d’Eubée, lancée à travers le détroit rocheux sur le promontoire de Capharée, ne se déchaîne pas plus furieusement » (« Euboici non per scopulos illisa Caphareo / Euripi magis unda furit… »), avant de poursuivre par d’autres comparaisons maritimes évoquant la Propontide et le passage des colonnes d’Hercule [42].
L’agitation que l’on cherche à illustrer au moyen de la référence au détroit de Chalcis, ou aux détroits maritimes de façon plus générale, peut être également celle, plus intérieure, des passions humaines. Ainsi Érasme, dans son Enchiridion militis christiani (Manuel du soldat chrétien) enjoint de ne pas imiter l’aveuglement de la multitude s’adonnant aux vains amusements et sujette au bouillonnement des passions changeantes, « de façon plus agitée que n’importe quel Euripe » (« quovis Euripo inquietius ») [43]. On en trouve un autre exemple deux siècles plus tard chez le philosophe Giambattista Vico, dans ses discours traitant, dans une perspective humaniste, des finalités et des méthodes de l’enseignement. Dans son sixième discours (écrit vers 1707), après avoir mentionné les limitations de la langue et les maux qui affectent l’esprit, conduisant à des jugements précipités et à la confusion, il note que les maux qui touchent l’âme sont bien plus graves, celle-ci étant agitée par des tempêtes et bouillonnements des passions « plus puissants que ceux de tout détroit ou Euripe » (« omni fretu ac euripo graviores ») [44].
S’agissant des lettres françaises, l’usage métaphorique de l’Euripe pour évoquer les troubles intérieurs apparaît dans un passage du roman épistolaire Lettres de Nanine à Sinphal. Cet ouvrage, publié par l’éditeur de Madame de Staël à titre posthume, en 1818, est présenté par celui-ci comme une œuvre de jeunesse, qu’elle aurait écrite à l’âge de 18 ans ; mais cette attribution à Germaine de Staël fait toujours débat aujourd’hui. Dans ce roman, relatant une passion amoureuse du seul point de vue de la jeune femme qui s’exprime dans ces lettres, celle-ci écrit : « Sort malheureux… Vous avez fait de mon âme un euripe par où la douleur flue et reflue. » (Extrait de la soixante-septième lettre) [45].
Retours de fortune
La comparaison de la fortune changeante et du détroit de Chalcis est très claire dans ces quelques vers du philosophe latin Boèce, écrits au livre II du De consolatione Philosophiae au début du sixième siècle :
« Haec cum superba verterit vices dextra
Exaestuantis more fertur Euripi
Dudum tremendos saeva proterit reges
Humilemque victi sublevat fallax vultum » [46]ce que l’on pourrait traduire ainsi : « Lorsque celle-ci [la Fortune], de sa dextre superbe, a renversé son cours, elle s’emporte à la manière de l’Euripe bouillonnant, écrase cruellement les rois naguère redoutables et, trompeuse, relève le visage abattu du vaincu. »

Illustration 5. Miniature représentant, à gauche, Philosophie consolant Boèce, et à droite, la Fortune faisant tourner sa roue ; œuvre de l’enlumineur anonyme dit « maître de Coëtivy », dans un manuscrit français de la Consolation de Philosophie datant des années 1460-1470 (The J. Paul Getty Museum, Los Angeles, Ms 42, folio 1v)
Notons que les retours de fortune sont parfois à l’origine de l’inconstance des hommes, nous l’avons vu plus haut chez Denys d’Halicarnasse décrivant les comportements variables des populations de Crotone et Rhêgion. Celles-ci, en effet, se tournaient d’un côté ou de l’autre « πρὸς τὸ συντυχὸν », c’est-à-dire « au gré des évènements », ou encore « according to the fortunes that befell them » (« selon les fortunes qui leur advenaient ») si l’on suit la traduction anglaise d’Earnest Cary, qui permet de mettre en valeur le lien étymologique entre Τύχη, la Fortune, et συντυχὸν [47].
Dans ses Adages, Érasme mentionne à plusieurs reprises la métaphore de l’Euripe appliquée à la fortune. Une allusion apparaît d’abord à la fin de ses développements sur l’adage 862, « Euripus homo », que nous avons évoqué plus haut : « invenitur et Τύχη εὔριπος, id est Fortuna volubilis », ce qui signifie « on trouve aussi Τύχη εὔριπος, c’est-à-dire la Fortune changeante (qui tourne) ». Un autre adage traite ce sujet de façon plus centrale, « Fortuna aestuaria » (adage 2569), que le philosophe de Rotterdam explicite dans des termes voisins : « Τύχη Eὔριπος, id est Fortuna Euripus sive volubilis, quod vicissim nunc huic favere soleat nunc illi » ; ce qui peut être traduit par « Τύχη Eὔριπος, c’est-à-dire la Fortune Euripe ou la Fortune qui tourne, parce qu’elle aurait coutume de favoriser tour à tour tantôt celui-ci, tantôt celui-là » [48]. Il cite d’ailleurs à ce propos le vers de Boèce « Exaestuantis more fertur Euripi. »
À l’époque contemporaine, les bouleversements des vies humaines ne sont plus guère attribués à la déesse Fortune. Pour autant, la comparaison avec le détroit de Chalcis n’a pas nécessairement perdu toute pertinence, si l’on en juge par les deux premiers vers du poème Le Voyageur de Guillaume Apollinaire, écrit vers 1912, « Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant / La vie est variable aussi bien que l’Euripe », ces deux vers étant répétés en outre à la fin du poème. Il reste cependant difficile de savoir quels aspects de sa vie, ou d’autres vies, le poète évoque ici, son texte restant très allusif [49].
Inconstance du monde
Au seizième siècle, dans son poème moral intitulé La Morocosmie ou de la folie, vanité et inconstance du monde, le poète protestant Joseph du Chesne, plus connu en tant que médecin et chimiste, utilise la métaphore de l’Euripe pour qualifier l’inconstance, l’instabilité du monde, ce terme n’étant pas pris dans son sens matériel, mais désignant la vie des « mondains », éloignés de la religion :
« Le monde se fait il à soy mesmes offense ?
Ouy trop, car en terre, au feu, en l’air, en l’onde,
Le monde s’occit, s’ard, et se noye, et se pend.
Monde fuy donc au ciel, car fol est qui s’attend
Pouvoir ancrer sa nef en l’euripe du monde. »Ces vers terminent la troisième octonaire (strophe de huit vers) de ce long poème qui en compte cent [50]. Le choix de présentation en octonaires et le fond même du propos font écho aux Octonaires sur la vanité et inconstance du monde d’Antoine de Chandieu, autre poète protestant, et connu de Joseph du Chesne ; celles-ci ont été publiées, pour une partie du moins, quelques années avant la Morocosmie [51].
Obstacle et séparation
La référence au détroit de Chalcis peut être employée pour exprimer l’idée d’un obstacle, d’une séparation. Au seizième siècle, un sonnet de Louise Labé en donne une illustration. En voici un extrait, tiré de l’édition de Françoise Charpentier, où orthographe et ponctuation ont été légèrement modernisées :
« Oh ! si j’étais en ce beau sein ravie
De celui-là pour lequel vais mourant ;
[…]
Si m’accolant, me disait : Chère Amie,
Contentons-nous l’un l’autre, s’assurant
Que jà tempête, Euripe, ni courant
Ne nous pourra déjoindre en notre vie » [52]C’est sans doute bien ici le détroit de Chalcis, et non un détroit quelconque, qui est évoqué. Ses changements de courant paraissent connus de cette autrice. Celle-ci reprend en effet, dans son Débat de Folie et d’Amour, la légende de la mort d’Aristote que nous avons signalée en note [3] : « Aristote ne mourut il de dueil, comme un fol, ne pouuant entendre la cause du flus et reflus de l’Euripe ? » [53].
Très loin de la poésie amoureuse, à la fin du dix-neuvième siècle, l’historien et poète Charles des Guerrois, dans ses Notes épiques (en vers) où il entend soutenir la cause de l’héroïsme qu’il estime mal servie par les auteurs de son temps, fait usage de la métaphore de l’Euripe, mais pour décrire l’obstacle créé par la Somme en crue lors d’une bataille entre Philippe de Valois et Édouard III d’Angleterre : « Le flux fait de la Somme une mer, un Euripe » [54].
Autres aspects
Dans les sections précédentes, nous avons regroupé en quelques catégories diverses comparaisons, métaphores ou images s’appuyant sur le détroit de Chalcis. Ces catégories, définies en fonction des objets que les auteurs de ces figures ont voulu illustrer, sont largement arbitraires et se recouvrent en partie. En outre, elles n’épuisent pas le sujet. On pourrait d’ailleurs citer d’autres figures qui n’entrent dans aucune de ces catégories, comme la comparaison suivante qui apparaît dans les Martyrs de Chateaubriand, lorsqu’il fait le récit d’une intense bataille entre les Francs et les Romains : « Le sang coule comme les torrents grossis par les pluies de l’hiver, comme les flots de l’Euripe dans le détroit de l’Eubée. » [55]. Ou encore la façon dont, dans son poème décrivant les statues des bains du Zeuxippe à Constantinople, le poète copte du cinquième siècle Christodoros de Coptos utilise ce détroit pour évoquer Euripide : « Celui qui porte le nom de l’Euripe est là debout ( Ἵστατο δ᾽ Ἐὐρίποιο φερώνυμος). Il me paraît s’entretenir, mais tout bas et par la pensée, avec les Muses, lui, le chaste amant de la sagesse ; on le voit tel qu’il était agitant le thyrse sur la scène athénienne. » (traduction de Félix Dehèque) [56].

Illustration 6. Vue actuelle du passage le plus étroit de l’Euripe, à Chalcis, et du pont mobile qui l’enjambe ; le passage est vu depuis le sud, et Chalcis est à droite (photo Jebulon, 2018, Wikimedia commons, domaine public)
Quelques mots de conclusion
Certains des caractères de la passe de Chalcis sont communs à bien des détroits, comme les vents tumultueux, les forts courants (s’inversant régulièrement dans certains détroits), l’enserrement entre des côtes rocheuses… Mais son étroitesse extrême, l’abondance des inversions de courant, leur nature tantôt régulière, tantôt irrégulière, et les difficultés particulières de navigation qui en résultent font de l’Euripe un détroit hors du commun, qui tient une place à part dans les cultures de l’Antiquité grecque et romaine. Il semble même être considéré comme une sorte de curiosité pouvant mériter une visite, du moins à l’époque romaine. Tite-Live raconte en effet qu’après une victoire, lors de la guerre contre Persée, au deuxième siècle avant notre ère, le consul Paul Émile le Macédonien délégua le commandement de l’armée romaine et consacra du temps à visiter quelques merveilles de la Grèce ; après s’être rendu à Delphes et à Lébadée, et y avoir fait des sacrifices à Apollon, puis à Jupiter et Hercynna, il « descendit jusqu’à Chalcis, pour y jouir du spectacle de l’Euripe et du pont qui joint l’île d’Eubée au continent » [57]. Selon les époques, en effet, un pont franchissait l’Euripe, comme de nos jours (voir illustration 6).
Les auteurs anciens, nous l’avons mentionné plus haut, décrivent ce détroit comme un passage resserré, sans cesse battu par les vents, sujet aux flux et reflux fréquents de la mer, où les flots sont agités, bruyants, les courants rapides et changeants, et où la navigation est difficile. Antiphilos de Byzance, poète grec du premier siècle de notre ère, dans une épigramme où il personnifie cette « mer à flux et reflux du golfe d’Eubée », la qualifie en outre de courant perfide, indigne de foi (« ἄπιστον χεῦμα ») ; voir sur ce point la note [25].
Cet ensemble remarquable de traits, nombreux, pouvant évoquer notamment le danger, la puissance des éléments, l’instabilité et l’inconstance, l’agitation et la fureur, les mouvements contraires ou alternants (qu’ils soient réguliers ou erratiques), explique probablement la richesse des usages figurés de l’Euripe que nous avons rapportés dans ce travail, chez les poètes mais aussi chez les orateurs, les philosophes, les moralistes…
Nous arrêtons là cette petite exploration littéraire, certainement très incomplète, et qui pourrait en outre être étendue, au-delà des textes grecs et latins et des lettres françaises, aux figures de l’Euripe dans d’autres littératures européennes.
Pour citer cette note : Thierry Demai, « L’Euripe et ses figures », Traces des littératures anciennes, Note de travail no 2, 25 juillet 2024 (www.tracesdeslitteraturesanciennes.fr).
Notes et références
[1] François-Alphone Forel, « Le problème de l’Euripe », Comptes-rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences, tome 89, 1879, p. 859-861.
[2] Demetrios Eginitis, « Le problème de la marée de l’Euripe », Comptes-rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences, tome 187, 1928, p. 645-647.
[3] Aristote, Météorologiques, II, 1. Voir : Aristote, Météorologiques, tome 1 (livre I et II), trad. Pierre Louis, Paris, Les Belles Lettres, 1982, p. 52. Notons d’autre part que si le Stagirite a recours parfois à la comparaison de certains phénomènes au flux et au reflux de l’Euripe, il n’y a pas trace dans ses écrits (du moins ceux qui nous sont parvenus) de la question des courants de ce détroit en tant que telle. On n’accorde aujourd’hui plus guère de crédit à la tradition légendaire tardive, émergeant sans doute aux alentours du quatrième siècle de notre ère, qui voudrait que la mort d’Aristote à Chalcis soit liée à ses supposées investigations infructueuses sur les changements de courant de l’Euripe (cette tradition fait écho à la légende beaucoup plus ancienne, déjà évoquée par Héraclite, de la mort d’Homère, accablé de n’avoir pu résoudre l’énigme des pêcheurs). Elle est rapportée notamment par Grégoire de Nazianze, de façon assez allusive, dans son quatrième discours (voir Jacques-Paul Migne, Patrologiae graecae tomus XXXV, Paris/Petit-Montrouge, Migne, 1857, p. 598 : Discours, IV, 72), et par le Pseudo-Justin auteur de l’Exhortation aux Grecs, dans laquelle il est dit qu’Aristote a quitté la vie affligé par le déshonneur et la honte de n’avoir pu résoudre ce problème (Exhortation aux Grecs, 36 ; voir Bernard Pouderon, Cécile Bost-Pouderon, Marie-Joseph Pierre, Pierre Pilard, Pseudo-Justin, Ouvrages apologétiques, Paris, Éditions du Cerf, Sources chrétiennes, numéro 528, 2009 ). On considère généralement aujourd’hui que ce Pseudo-Justin vivait au quatrième siècle (et qu’il s’agissait probablement de Marcel d’Ancyre). Des auteurs grecs du sixième siècle évoquent aussi cette légende : Dans ses commentaires sur le quatrième discours de Grégoire de Nazianze, le scoliaste Pseudo-Nonnos développe une véritable historiette à ce propos, où Aristote se serait jeté et noyé dans le détroit après avoir dit « Puisqu’Aristote ne peut comprendre l’Euripe, que l’Euripe prenne Aristote ! » (A Christian’s Guide to Greek Culture, The Pseudo-Nonnus Commentaries on Sermons 4, 5, 39 and 43 by Gregory of Nazianzus, trad. Jennifer Nimmo Smith, Liverpool, Liverpool University Press, 2001, p. 26). Procope de Césarée, dans son récit de la guerre des Goths, rapporte plutôt qu’Aristote serait mort du fait de ses longues et pénibles réflexions sur cette question : voir Procopius, Vol. V, History of the Wars (Books VII, continued, and VIII), traduction Henry Bronson Dewing, Londres, Heinemann, 1928 (livre VIII, 6, 20, p. 107-109). Cette légende, sous ces différentes versions, a été abondamment reprise jusqu’à la Renaissance et au-delà.
[4] Œuvres complètes de Cicéron, avec une traduction française sous la direction de Désiré Nisard, tome quatrième, Paris, Didot, 1864, p. 151 (De natura deorum, livre III, ch. X).
[5] Dans le livre IX de sa Géographie (IX, 2, 8) ; voir par exemple : Géographie de Strabon, traduite par Amédée Tardieu, tome deuxième, Paris, Hachette, 1873, p. 222.
[6] Strabon, Géographie (I, 3, 12) ; voir : Géographie de Strabon, traduite par Amédée Tardieu, tome premier, Paris, Hachette, 1867, p. 94.
[7] Tite-Live, Ab Urbe condita libri, XXVIII, 6 ; voir notamment l’édition bilingue Œuvres de Tite-Live (Histoire romaine), tome second, sous la direction de Désiré Nisard, Paris, Didot, 1864, p. 56.
[8] Sénèque, Hercule sur l’Œta, vers 778 et suivants ; voir par exemple dans Tragédies de L. A. Sénèque, tome troisième, avec une traduction par Eugène Greslou, Paris, Panckoucke, 1834, p. 178 et suivantes. L’ouvrage suivant donne de ce passage une traduction plus littérale, en anglais : Seneca in Nine Volumes, Vol. IX, Tragedies II, avec une traduction anglaise de Franck Justus Miller, Londres, Heinemann (The Loeb classical library), 1968, p. 248 et 249. L’attribution de cette pièce à Sénèque reste débattue ; quoi qu’il en soit, il s’agit d’un texte du premier siècle, ou du début du deuxième.
[9] Pomponius Mela, De chorographia, livre II, 7, 108 ; voir Pomponii Melae De Chorographia libri tres, éd. Karl Frick, Leipzig, Teubner, 1880, p. 51.
[10] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, II, 100(219) ; voir C. Plini Secundi Naturalis historiae libri XXXVII, vol. 1, éd. Karl Mayhoff, Leipzig, Teubner, 1906, p. 213.
[11] L’Euripe est également mentionné dans le Périple du Pseudo-Scylax (voir Geographi graeci minores, vol. 1, éd. Karl Müller, Paris, Didot, 1855, p. 47), chez Strabon, dans d’autres passages de sa Géographie : IX, 2, 2 ; IX, 2, 9 ; IX, 4, 17 ; IX, 5, 22 ; X, 1, 2 ; X, 1, 8 ; voir aussi I, 2, 30 et I, 3, 19 (les numérotations sont celles de l’ouvrage Géographie de Strabon, trad. Amédée Tardieu, Paris, Hachette, t. 1 à 4, 1867, 1873, 1880, 1890). Mais on peut aussi citer Denys (fils de Calliphon), au vers 91 du poème géographique édité par Karl Müller (Geographi graeci minores, éd. citée, vol. 1, p. 241), et Pline l’Ancien, en d’autres endroits de son Histoire naturelle : IV, 12(26) ; IV, 21(63) ; IV, 23(71) (les numérotations sont celles de l’édition Mayhoff : C. Plini Secundi Naturalis historiae libri XXXVII, vol. 1, éd. Karl Mayhoff, Leipzig, Teubner, 1906).
[12] Le rôle de ce détroit apparaît notamment à diverses reprises dans les Histoires d’Hérodote, au sujet des guerres médiques, ou dans l’histoire de la guerre du Péloponnèse chez Thucydide et plus tard dans les écrits de Diodore de Sicile. Références : Histoires d’Hérodote, trad. Pierre Giguet, Paris, Hachette, 1860, p. 311, 438, 441, 462, 464, 467, 479 (aux livres V, VII et VIII) ; Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, trad. Charles Zevort, tome second, Paris, Charpentier, 1883, p. 216, 217 et 218 (au livre VII) ; Bibliothèque historique de Diodore de Sicile, trad. Ferdinand Hoefer, tome deuxième, Paris, Charpentier, 1846, p. 285 et 286 (livre XIII, chapitre XLVII).
[13] Polybe mentionne également l’Euripe lorsqu’il retrace l’histoire de la guerre des Alliés (opposant la ligue étolienne à la ligue achéenne alliée au royaume de Macédoine à la fin du troisième siècle avant notre ère). Le détroit de Chalcis apparaît en outre dans l’Histoire romaine de Tite-Live (Ab Urbe condita libri), dans les livres XXVIII, XXXI, XXXV, XXXVI et XLV, lorsqu’il traite des guerres macédoniennes et de la guerre contre Antiochos III. On en trouve aussi mention dans l’abrégé de l’histoire romaine de Florus. Références : Histoire de Polybe, trad. Vincent Thuilliet, tome cinquième, Amsterdam, Châtelain et fils, 1853, p. 240, 404, 411 (au livre V) ; Œuvres de Tite-Live (Histoire romaine), avec traduction en français, sous la dir. de Désiré Nisard, tome second, Paris, Didot, 1864, p. 56, 193, 194, 357, 358, 362, 366, 372, 374, 752 ; Florus, œuvres, tome I, texte établi et traduit par Paul Jal, Paris, Les Belles Lettres (Budé), 1967, p. 64.
[14] Hésiode, Théogonie, les Travaux et les Jours, Bouclier, suivis des Hymnes homériques, éd. Jean-Louis Backès, Paris, Gallimard (Folio classique), 2001, p. 222 (Hymne à Apollon, vers 222 et 223). Là où Jean-Louis Backès traduit « Apollon bel archer », la traduction anglaise de Martin West, « far-shooting Apollo », est un peu plus littérale (Homeric Hymns, Homeric Apocrypha, Lives of Homer, Martin L. West, Cambridge MA/London, Harvard University Press, coll. Loeb classical library, 2003, p. 89).
[15] Eschyle, Morceaux choisis, texte grec, avec traductions de Félix de Parnajon et Adolphe Bouillet, Paris, Hachette, 1883, p. 236 et 237.
[16] Callimaque, Hymnes, épigrammes, fragments choisis, texte établi et traduit par Émile Cahen, Paris, Les Belles Lettres (Budé), 1922, p. 58 (Hymne à Artémis, vers 183 à 188).
[17] Euripide, Tragédies, tome 4, Les Troyennes, Iphigénie en Tauride, Électre, texte établi et traduit par Léon Parmentier et Henri Grégoire, Paris, Les Belles Lettres, 1948, p. 113 (vers 6 et 7).
[18] Les Tragédies de Sophocle, texte grec, éd. Édouard Tournier et Alexandre-Marie Desrousseaux, Paris, Hachette, 1886, p. 556 (vers 1145). Pour la traduction française voir Sophocle, Antigone, trad. Jean Grosjean, préface et dossier de Jean-Louis Backès, notes de Raphaël Dreyfus, Paris, Gallimard (Folio théâtre), 2011, p. 106.
[19] Callimaque, Hymnes, épigrammes, fragments choisis, texte établi et traduit par Émile Cahen, Paris, Les Belles Lettres (Budé), 1922, p. 67 (Hymne à Délos, vers 45). La traduction présentée ici s’inspire aussi de la traduction anglaise d’Alexander William Mair, plus littérale pour cet extrait ; voir Callimachus, Hymns and Epigrams, Lycophron, Aratus, avec trad. anglaises de Alexander William Mair et Gilbert Robinson Mair, Londres, Heinemann (coll. The Loeb classical library), 1960.
[20] Sénèque, Tragédies, tome 1, texte établi et traduit par François-Régis Chaumartin, Paris, Les Belles Lettres, 1996 ; les passages que nous mentionnons se trouvent aux vers 836-838 des Troyennes (p. 103 de cette édition), et aux vers 377-378 de l’Hercule furieux (p. 24).
[21] La Pharsale de M. A. Lucain, tome 1, avec une traduction de Philarète Chasles (livres I à III) et de Eugène Greslou (livres IV et V), Paris, Panckoucke, 1835, p. 257 (livre V, vers 234-236). Voir aussi : Lucan, The Civil War, Books I-X, avec une traduction anglaise de James Duff Duff (J. D. Duff), Londres, Heinemann (The Loeb classical library), 1928, p. 254-257.
[22] Statius, Vol. II, avec une traduction anglaise de John Henry Mozley, Londres, Heinemann (The Loeb classical library), 1928, p. 156-157 (Thébaïde, livre VII, vers 333 et suivants).
[23] Valerius Flaccus, avec une traduction anglaise de John Henry Mozley, Londres, Heinemann (The Loeb classical library), 1934, p. 36 et 37 (Argonautiques, livre I, vers 453 et suivants).
[24] Euripide, Iphigénie à Aulis, texte grec, éd. Henri Weil, Paris, Hachette, 1912 (sixième édition), p. 16, 24, 65 et 96.
[25] Pour ce qui est de Lucain, voir la note 20. On attribue à Antiphilos de Byzance, poète grec du premier siècle, l’épigramme suivante, qui apparaît au livre IX de l’Anthologie grecque (donnée ici dans la traduction de Guy Soury) : « Mer à flux et reflux du golfe d’Eubée, onde errante qui luttes contre tes propres flots, quel courant tu envoies aux navires, le jour comme la nuit, toujours trois fois, courant perfide que tu leur prêtes à intérêt. Merveille de la vie, tu me frappes de stupeur, toi merveille infinie, et je ne cherche pas la cause de ta turbulence : c’est l’affaire de la mystérieuse nature. » ; référence : Anthologie grecque, tome VII (livre IX, 1-358), texte établi par Pierre Waltz et traduit par Guy Soury, Paris, Les Belles Lettres, 1957, épigr. 73, p. 29.
[26] Poésies de André Chénier, nouvelle édition par Louis Becq de Fouquières, Paris, Charpentier (Petite bibliothèque Charpentier), 1882, p. 203.
[27] Œuvres poétiques de André Chénier, nouvelle édition revue sur les meilleures, avec une préface par André Bellessort, tome premier, Paris, Garnier, 1924, p. 179 (et p. 181).
[28] Joseph-Alphonse Esménard, La Navigation (poème en huit chants), tome premier, Paris, Giguet et Michaud, 1805, p. 58 et p. 59. La description de l’Euripe à la page 58 mentionne aussi son « flot incertain », la mer qui bat le rivage, recule, revient, et, un peu plus loin, ses mouvements « inconstants et troublés » dans ce détroit. Un autre poète, Antoine Cunyngham, dans son Ode à l’Océan (Paris, Artus Bertrand, 1828, p. 6) parle de ses « flots irréguliers ». À la fin du dix-neuvième siècle, André de Guerne, dans un poème aux accents antisémites, évoque « l’Euripe perfide » et ses dangers (Les Siècles morts, tome 2, l’Orient grec, Paris, Lemerre, 1893, p. 191).
[29] Victor Hugo, La Légende des siècles, tome 1, Paris, Calmann-Lévy, 1876 (V, 1, Le Détroit de l’Euripe, p. 192).
[30] Aristote, Petits traités d’histoire naturelle, texte établi et traduit par René Mugnier, Paris, Les Belles Lettres (Budé), 1953, p. 72 (Traité du sommeil et de la veille, chapitre 3).
[31] Aristote, Météorologiques, tome 1 (livres I et II), texte établi et traduit par Pierre Louis, Paris, Les Belles Lettres (Budé), 1982, p. 90.
[32] Platon, Apologie de Socrate, Criton, Phédon, traduction, notice et notes d’Émile Chambry, Paris, Garnier-Flammarion, 1965, p. 146 et 147. La traduction littérale donnée entre parenthèses pour un passage de cet extrait s’appuie en grande part sur celle d’Édouard Sommer, qui peut être trouvée, comme le texte grec correspondant, dans l’ouvrage : Platon, Phédon, dialogue sur l’immortalité de l’âme, trad. Édouard Sommer, Jean-François Thurot, André Dacier, Paris, Hachette (coll. « Les auteurs grecs expliqués d’après une méthode nouvelle »), 1887, p. 212-215.
[33] Eschine, Discours contre Ctésiphon, texte expliqué, annoté et revu pour la traduction française par Édouard Sommer, Paris, Hachette, 1908, p. 108-109.
[34] Ce passage est extrait du fragment V du Discours contre Démosthène, qui ne nous est pas parvenu en entier. La traduction proposée ici s’inspire de celles données dans les ouvrages suivants : Le Discours d’Hypéride contre Démosthène sur l’argent d’Harpale, essai de traduction et de reconstitution, par Gaston Colin, Paris, Les Belles Lettres, 1934, p. 66 ; Minor Attic Orators, Vol. 2, avec traduction anglaise de John Ormiston Burtt, Londres, Heinemann (The Loeb classical library), 1962, p. 515 ; Dinarchus, Hyperides & Lycurgus, traduction anglaise par Ian Worthington, Craig Cooper et Edward Harris, Austin, University of Texas Press, 2001, p. 122 (concernant Hypéride, la traduction est de Craig Cooper).
[35] Aristote, Éthique de Nicomaque, traduction, préface et notes de Jean Voilquin, Paris, Flammarion (GF Flammarion), 1992, p. 273.
[36] The Roman antiquities of Dionysius of Halicarnassus, avec traduction anglaise d’Earnest Cary, vol. 7, Londres, Heinemann (The Loeb classical library), 1963, p. 412-413 (XX, 7).
[37] Claudian’s In Rufinum, an Exegetical Commentary, par Harry Louis Levy, Cleveland, Press of the Case Western Reserve University (pour l’American Philological Association), 1971, p. 279. On y trouvera des arguments, en note de bas de page, pour le choix de refluis (au lieu de fulvis) dans la lecture des manuscrits ; quelques-unes des éditions savantes font le choix de fulvis (de fulvus, jaunâtre, fauve, d’or), comme celle-ci : Claudian, avec une traduction anglaise de Maurice Platnauer, vol. 1, Londres, Heinemann (The Loeb classical library), 1922, p. 32. Sur ce point, voir aussi les commentaires de Paul Faider dans sa recension de l’édition de Harry Louis Levy de 1935 : Paul Faider, « Claudius Claudianus, The Invective in Rufinum, edited with an introduction and textual commentary by Levy (Harry L.) », Revue belge de philologie et d’histoire, tome 16, fasc. 3-4, 1937, p. 679.
[38] Les Adages d’Érasme (texte latin, avec une préface), présentés par les Belles Lettres et le Grac (Umr 5037), sous la direction de Jean-Christophe Saladin, 2010, p. 747 (Adage 862) ; en ligne : https://web.archive.org/web/20160315003312/http://sites.univ-lyon2.fr/lesmondeshumanistes/wp-content/uploads/Adages.pdf
[39] Les Adages d’Érasme (texte latin, avec une préface), présentés par les Belles Lettres et le Grac (Umr 5037), sous la direction de Jean-Christophe Saladin, 2010, p. 58 (Prolegomena, ch. XIII, A rebus similibus) ; en ligne (même adresse URL).
[40] Jean-Marie Valentin, « Aux origines du théâtre néo-latin de la Réforme catholique : l’Euripus (1549) de Livinus Brechtus », Humanistica Lovaniensia, vol. 21, 1972, p. 81-188.
[41] M. Tullii Ciceroni oratio Pro Murena, texte latin, éd. Édouard Galletier, Paris, Hachette (Classiques latins), 1913, p. 47.
[42] Sili Italici Punica, éd. Ludovicus Bauer, vol. 2, Leipzig, Teubner, 1892, p. 86 (livre XIV, vers 143-144).
[43] Érasme, Enchiridion militis christiani, saluberrimis praeceptis refertum, Paris, Simon de Colines, 1523, folio 79v. S’agissant de ces turbulences intérieures, notons d’autre part que dans ses Adages, Érasme évoque également l’Εὔριπος διάνοια, l’agitation et l’instabilité de la réflexion (c’est-à-dire de la pensée, du débat avec soi-même) ; voir la page 748 de la référence citée en note 38.
[44] Antonio Galasso (éd.), Joh. Bapt. Vici orationes quinque ineditas, Naples, éditeur inconnu, 1869, p. 60. Voir également : Giambattista Vico, On Humanistic Education (Six Inaugural Orations, 1699-1707), traduction anglaise par Giorgio A. Pinton et Arthur W. Shippee, Londres, Cornell University Press, 1993, p. 128.
[45] Germaine de Staël (?), Lettres de Nanine à Sinphal, Lyon, Bohaire, 1818, p. 256. Voir aussi : Cyrille Peschet, « L’attribution polémique des Lettres de Nanine à Sinphal (1818-2018) », Cahiers staëliens, numéro 68, p. 247-262.
[46] La Consolation philosophique de Boèce, avec traduction de Louis Judicis de Mirandol, Paris, Hachette, 1861, p. 56. Certains éditeurs retiennent et aestuantis au lieu de exaestuantis, qui apparaît dans d’autres éditions et la plupart des manuscrits (voir sur ce point Claudio Moreschini, dans son édition Anicius Manlius Severinus Boethius, De Consolatione Philosophiae, Opuscula Theologica, , Munich et Leipzig, Saur Verlag, 2005, p. 30). Joachim Gruber donne quelques arguments solides en faveur de exaestuantis, dans son Kommentar zu Boethius De Consolatione Philosophiae (Berlin, de Gruyter, 2006, p. 175-176).
[47] The Roman Antiquities of Dionysius of Halicarnassus, avec traduction anglaise d’Earnest Cary, vol. 7, Londres, Heinemann (The Loeb classical library), 1963, p. 412-413.
[48] Les Adages d’Érasme (texte latin seul, avec une préface), présentés par les Belles Lettres et le Grac (Umr 5037), sous la direction de Jean-Christophe Saladin, 2010, p. 748 pour l’adage 862, et p. 1778 pour l’adage 2569. En ligne ; pour l’adresse URL, voir la note 38. Nous donnons ici le texte latin tel qu’il figure dans cette édition ; les traductions proposées sont de notre cru. Fortuna aestuaria désigne la Fortune bouillonnante, houleuse, tourbillonnante. Contrairement à aestuantis ou aestuosus, de sens voisin, l’adjectif aestuarius n’appartient pas au latin classique ni à celui de l’Antiquité tardive, mais au latin médiéval. Voir par exemple le Dictionary of Medieval Latin from British Sources, Ronald Edward Latham, David Howlett, Richard Ashdowne (eds), Oxford, British Academy, 1975–2013.
[49] Apollinaire, Alcools, Paris, Gallimard (Poésie), 2020, p. 52-54.
[50] Joseph du Chesne, La Morocosmie, éd. Lucile Gibert, Genève, Droz (Textes littéraires français), 2009, p. 140.
[51] Florence Mauger, « Les Octonaires d’Antoine de Chandieu : archéologie d’un titre », Revue d’histoire littéraire de la France, numéro 5, 1999, p. 975-988.
[52] Louise Labé, Œuvres poétiques, Pernette du Guillet, Rymes, éd. Françoise Charpentier, Paris, Gallimard (Poésie), édition revue, 2020, p. 121.
[53] Louise Labé, Œuvres complètes, Sonnets, Élégies, Débat de Folie et d’Amour, Poésies, éd. François Rigolot, Paris, Flammarion (GF Flammarion), 2004, p. 86.
[54] Charles des Guerrois, Notes épiques, Paris, Lemerre, 1894, p. 83 (Crécy, IV).
[55] Chateaubriand, Les Martyrs, Paris, Henri Gautier, 1901, p. 94-95 (livre sixième).
[56] Anthologie grecque, traduite (par Félix Dehèque) sur le texte publié d’après le manuscrit palatin par Friedrich Jacobs, tome premier, Paris, Hachette, 1863, p. 2. Voir aussi The Greek Anthology, avec une traduction anglaise de William Roger Paton, volume 1, Londres, Heinemann, 1916, p. 60-61.
[57] Tite-Live, Ab Urbe condita libri, XLV, 27. La traduction est celle de l’édition bilingue Œuvres de Tite-Live (Histoire romaine), tome second, sous la direction de Désiré Nisard, Paris, Didot, 1864, p. 752.
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L’homme aussi venimeux que le serpent – de Démodocos de Léros à la Capoeira
Thierry Demai, 26 septembre 2023
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Le motif du serpent mourant empoisonné d’avoir mordu un homme, apparu dans l’Antiquité dans une épigramme satirique attribuée au poète grec Démodocos de Léros, prospère encore dans divers textes à l’époque moderne. Cette brève note présente quelques éléments sur le destin littéraire de ce thème.
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Ce thème est au fondement de l’épigramme bien connue de Voltaire à l’adresse du critique littéraire et polémiste Élie Fréron, adversaire acharné des Encyclopédistes et du philosophe de Ferney. En voici le texte, tel qu’il est rapporté dans l’édition des œuvres complètes de Voltaire établie par Louis Moland :
« L’autre jour, au fond d’un vallon,
Un serpent piqua Jean Fréron.
Que pensez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le serpent qui creva. » [1]Mais Voltaire ne peut être crédité du trait d’esprit qui sous-tend ces quelques vers, puisqu’on en trouve déjà trace dans une épigramme attribuée au poète grec Démodocos de Léros, qui vécut aux alentours du cinquième siècle avant notre ère, et transmise dans les compilations de l’Anthologie grecque, dont Voltaire avait très vraisemblablement connaissance [2] [3]. Nous y reviendrons plus loin. En outre, il est clair que Voltaire s’est aussi appuyé sur l’épigramme suivante, que l’on doit à Antoine-Augustin Bruzen de la Martinière :
« Un gros serpent mordit Aurelle,
Que croyez-vous qu’il arriva ?
Qu’Aurelle en mourut : bagatelle !
Ce fut le serpent qui creva. » [4]Voltaire s’en inspire visiblement puisqu’il en reprend pratiquement deux vers entiers [5] ; on peut juger néanmoins qu’il améliore l’épigramme, en évitant le troisième vers de la Martinière, qui explicite inutilement l’issue banale attendue et retarde la chute sans nécessité. L’antériorité du quatrain de la Martinière est certaine, puisqu’il a été publié en 1720, donc bien avant que Voltaire ne produise le sien vers 1760. Mais il ne fait guère de doute que la Martinière se soit lui-même inspiré de l’épigramme attribuée au poète de Léros, évoquée plus haut, ou éventuellement d’une traduction ou imitation de celle-ci, l’Anthologie grecque étant connue des lettrés, en tous cas depuis la fin du quinzième siècle [6].

Illustration 1. Ménade tenant un serpent et un thyrse, détail d’un vase grec peint par Hermonax,
vers 460 av. J.-C. (source : Metropolitan Museum of Art ; domaine public)L’épigramme originelle
Repartons donc des origines, c’est-à-dire du distique attribué à Démodocos :
« Καππαδόκην ποτ᾽ ἔχιδνα κακὴ δάκεν˙ ἀλλὰ καὶ αὐτὴ
κάτθανε, γευσαμένη αἵματος ἰοβόλου. » [7]Voici sa traduction française par Robert Aubreton :
« Une méchante vipère mordit un jour un homme de Cappadoce. Mais, pour avoir goûté de ce sang empoisonné, ce fut elle qui mourut ! » [7]
La fin de cette traduction, « ce fut elle qui mourut », semble faire écho aux imitations de la Martinière et de Voltaire, mais introduit de ce fait un léger glissement de sens par rapport au texte grec. La seconde phrase pourrait être traduite plus littéralement par « mais elle aussi mourut, ayant goûté d’un sang empoisonné », en suivant plutôt la traduction de Félix Dehèque (voir note [7] pour la référence).
Démodocos de Léros n’est connu que par quelques fragments et citations. Les quelques épigrammes de l’Anthologie grecque présentées sous son nom et qui peuvent être attribuées à ce poète (sans certitude) sont classées parmi les épigrammes satiriques. Toutes sont des attaques générales contre les habitants de certaines régions où îles : l’île de Chios, en mer Égée, ainsi que la Cilicie et la Cappadoce, deux régions situées en Asie mineure [8]. L’argument de cette épigramme satirique repose, bien sûr, sur la confusion des rôles de l’homme et du serpent (en l’occurrence une vipère, ἔχιδνα), celui-ci étant considéré comme un animal détestable, dangereux pour l’homme et au venin mortel, mais surpassé (ou du moins égalé) en l’occurrence sur ce point par les personnes visées par le poète. Dans l’Antiquité grecque, cependant, la représentation du serpent (δράκων, ὄφις) n’est pas uniformément négative. Il est souvent associé à Asclépios et à la guérison, comme à la fécondité et à la fertilité – il est d’ailleurs l’un des attributs de la déesse Déméter, entre autres divinités. Il joue un rôle bienfaisant dans certains mythes. Par exemple, le héros d’Olympie, Iamos, exposé par sa mère alors qu’il était enfant, aurait été nourri et sauvé par deux serpents. Cet animal est parfois associé au don de prophétie : ce don échut notamment à Cassandre et à son frère jumeau Hélénos, alors qu’ils étaient endormis, enfants, lorsque deux serpents vinrent leur lécher les organes des sens, pour les purifier. En outre, du fait même de sa nature dangereuse et menaçante, le serpent est valorisé dans la symbolique guerrière. Il est ainsi présenté comme symbolisant le caractère du peuple de Lacédémone, réputé pour son courage et son efficacité au combat (voir la légende de la conquête du Péloponnèse par les fils d’Aristomachos) [9] ; le serpent est également l’un des ornements principaux du fameux bouclier d’Héraclès décrit par Hésiode dans le poème du Bouclier. Pour autant, le versant proprement négatif est très vaste, même si l’on tient compte du fait que le grec ancien ne permet pas de distinguer toujours le serpent de son double fabuleux, le dragon (mais la recherche d’une distinction nette entre serpent et dragon n’a peut-être qu’une pertinence relative, liée à nos représentations actuelles). Dans la mythologie grecque, par sa morsure venimeuse, ou plus rarement par étouffement ou dévoration, le serpent cause la mort de nombreux héros ou héroïnes, voire de nymphes comme Eurydice. De tels animaux peuvent même ravager une île ou une ville. Les êtres monstrueux ont souvent des parures de serpents, comme Typhon, ou les Gorgones dont la chevelure était constituée de serpents [10] [11]. En outre, au sens figuré, les termes ὄφις ou ἔχιδνα sont parfois utilisés pour désigner des hommes ou des femmes fourbes ou perfides (par exemple chez Hésiode, Eschyle ou Sophocle).

Illustration 2. Un serpent orne ici le bouclier du héros (et brigand) Cycnos, lors de son combat contre Héraclès.
Vase grec, datant de la fin du sixième siècle avant notre ère (vers –500). Artiste inconnu, probablement le peintre anonyme
désigné aujourd’hui sous le nom de « peintre de Göttingen » (source : Metropolitan Museum of Art ; domaine public).
Quant au bouclier d’Héraclès, on n’en voit ici que l’envers.Le thème du serpent mourant empoisonné d’avoir mordu un homme, malgré sa puissance satirique, ne semble pas figurer dans d’autres œuvres de l’Antiquité grecque et latine qui nous soient parvenues. En particulier, il est absent des œuvres de Martial, le grand épigrammatiste latin, et on ne le trouve pas non plus chez Catulle, ni chez les satiristes comme Horace, Juvénal, Perse ou Lucilius (cet auteur latin du deuxième siècle avant notre ère est à distinguer du Lucilius de l’Anthologie, auteur d’épigrammes en langue grecque et qui vivait sous Néron). C’est surtout la redécouverte de l’Anthologie à la Renaissance qui semble avoir encouragé la reprise de ce thème, dans des imitations de l’épigramme attribuée à Démodocos.
Traductions et imitations
Comme le note Pierre Laurens dans sa préface à l’Anthologie grecque (les Belles lettres, 2019), la diffusion de l’anthologie planudéenne à la fin du quinzième siècle a connu un grand succès et engendré de multiples traductions et imitations. Les seizième et dix-septième siècles sont riches en recueils d’épigrammes, ou de poésie incluant des ensembles d’épigrammes, en France et en Europe. S’agissant des textes inspirés par le distique attribué au poète de Léros, les quelques exemples cités ci-après ne reposent pas sur un recensement systématique, et il existe bien sûr d’autres traductions de cette épigramme, et possiblement d’autres imitations.
Voici une traduction latine de ce distique par Thomas More, publiée en 1520, que celui-ci intitule « In Cappadocem virulentum » en précisant qu’elle est traduite du grec mais sans nommer explicitement Démodocos :
« Vipera Cappadocem mordens mala protinus hausto
tabifico periit sanguine Cappadocis. » [12]Un autre exemple de traduction latine, plus proche du texte grec, se trouve dans le recueil d’épigrammes établi au siècle suivant par Claude Lancelot, où celle-ci, intitulée « In Cappadoces », est classée parmi les épigrammes d’auteur incertain :
« Vipera Cappadocem male sana momordit : at ipsa
gustato periit sanguine Cappadocis. » [13]Concernant le dix-huitième siècle, nous avons déjà cité en introduction les imitations de la Martinière et de Voltaire. D’autres auteurs européens, s’inspirant de l’Anthologie grecque (directement ou indirectement, à partir des imitations françaises notamment), ont produit des épigrammes du même genre. Voici par exemple un quatrain de l’auteur italien Filippo Pananti (1776-1837), qui s’appuie sans doute sur le texte de la Martinière :
« Una vipera a Luca s’avventò
Che cosa vi credete che seguisse,
Che Luca ne morisse ?
La vipera crepò. » [14]D’autres auteurs introduisent des variations, comme Lessing qui, dans ses Sinngedichte publiés en 1771, délaisse le serpent et met en scène un scorpion, dans son quatrain « Auf den Fell » :
« Als Fell, der Geiferer, auf dumpfes Heu sich streckte,
Stach ihn ein Skorpion. Was meint ihr, daß geschah!
Fell starb am Stich? – Ei ja doch, ja!
Der Skorpion verreckte. » [15]À la différence du texte attribué à Démodocos et des traductions latines citées, le terme utilisé au dernier vers pour « mourir » est un terme du registre familier ou vulgaire, aussi bien chez Lessing (verrecken, crever) que chez Pananti (crepare, crever). Le cas est moins clair pour les épigrammes de la Martinière et de Voltaire, puisqu’en français, les dictionnaires classent généralement le mot « crever » dans le registre familier s’il s’agit d’un homme, mais pas s’il s’agit d’un animal. Outre l’emploi d’un équivalent du verbe « crever » au dernier vers, la structure des épigrammes de Lessing et Pananti – l’événement initial, la question, l’issue banale attendue, l’issue effective surprenante – vient en appui de l’hypothèse selon laquelle ces auteurs avaient connaissance du quatrain de la Martinière et ont trouvé là leur inspiration, plutôt que chez Voltaire ou directement dans les éditions de l’Anthologie.
S’éloignant du thème de l’animal empoisonné par l’homme qu’il mord, l’épigramme suivante de l’écrivain écossais Robert Burns (1759-1796), attaquant Edmund Burke, repose néanmoins également sur la représentation dévalorisante d’un homme aussi venimeux qu’un serpent :
« Oft I have wonder’d that on Irish ground
No poisonous Reptile ever has been found:
Revealed the secret stands of great Nature’s work:
She preserved her poison to create a Burke! » [16]Notons que dans toutes ces épigrammes et celles citées en introduction, la satire porte plutôt sur une personne en particulier, et non sur une population en général, contrairement au distique attribué au poète de Léros.
Autres traces
Au-delà de ces diverses épigrammes, souvent inspirées (directement ou indirectement) de celle de l’Anthologie grecque, on retrouve également le sujet de l’homme aussi venimeux, sinon plus venimeux, que le serpent qui le mord, dans un tout autre registre, dans la tradition culturelle afro-brésilienne de la Capoeira. Cet art martial accompagné de chants, de musique et de danse s’est développé au Brésil, du temps de l’esclavage, chez les populations d’origine africaine. Il reste difficile de connaître précisément les conditions de son émergence et son évolution, s’agissant d’une pratique qui est longtemps restée clandestine, et n’est documentée qu’à partir de la fin du dix-huitième siècle [17]. De même les chants et musiques qui l’accompagnaient, et l’accompagnent toujours aujourd’hui, relèvent d’une tradition non écrite, échappant à toute filiation, attribution ou datation précise. Le quatrain suivant, en portugais, apparaît dans un chant (un corrido) du répertoire traditionnel de la Capoeira :
« Caminando pela rua
Uma cobra me mordeu
Meu veneno era mais forte
E foi a cobra quem morreu » [17]Ce quatrain ne procède pas d’une intention satirique, il est formulé à la première personne, et la résistance au venin y est présentée de façon favorable, dans les deux derniers vers : « Mon venin était plus fort / Et ce fut le serpent qui mourut » (notons incidemment que le terme employé pour « mourir », le verbe morrer, ne relève pas ici du registre familier ou vulgaire). On comprend l’intérêt de cette image dans le contexte d’un chant d’accompagnement d’un art martial, où il s’agit de valoriser et d’encourager un combattant. La dimension satirique disparaît, et le texte est plutôt sous-tendu par une symbolique positive du serpent : un homme dépasse ici le serpent dans son efficacité au combat.
Où l’on retrouve Lacédémone et l’Antiquité grecque… Nous terminons ici cette petite excursion littéraire, trop rapide sans doute, sur ce thème du serpent mourant empoisonné d’avoir mordu un homme aussi venimeux que lui.
Quelques commentaires
Nous l’avons vu, la trajectoire littéraire de ce thème doit beaucoup à l’imitation et à l’emprunt, mais souvent les sources ne sont pas mentionnées. Les traductions que nous avons citées omettent elles-mêmes le nom de Démodocos, alors qu’il figure dans l’anthologie planudéenne et ses éditions successives parues en Europe depuis la fin du quinzième siècle. La Martinière ne mentionne pas sa source d’inspiration, non plus que Voltaire, Lessing, ni les autres auteurs évoqués. Les pédagogues ne semblent pas davantage soucieux d’identifier toujours l’origine de leurs exemples, tels Batteux qui cite l’épigramme de la Martinière sans indication d’auteur. Cela n’est pas nécessairement la marque d’une volonté d’appropriation. Thomas More précise bien que son épigramme latine est traduite du grec. Voltaire diffuse d’abord son quatrain visant Fréron sans en revendiquer la paternité, et dans les six belles traductions versifiées d’épigrammes qu’il propose dans les Questions sur l’Encyclopédie – sans en mentionner les auteurs grecs – il précise bien qu’elles sont issues de l’Anthologie grecque, et occulte sa contribution personnelle en les présentant comme le travail d’un auteur inconnu. Il faut noter d’autre part que la notion de propriété littéraire des œuvres ne prend vraiment forme qu’à la fin du siècle des Lumières. Les textes et ouvrages anonymes ou apocryphes, les dissimulations sous des pseudonymes variés, les impressions à l’étranger sans mention d’éditeur abondent d’ailleurs au dix-huitième siècle, dans le but notamment d’échapper à la censure ou aux risques encourus pour des écrits subversifs. Mais aussi parfois pour brouiller les pistes, pour plus d’efficacité dans les combats intellectuels (c’est le cas notamment de Voltaire et de Fréron, qui ont largement usé de ces stratagèmes dans leurs échanges polémiques).
Au-delà de l’emprunt, le thème qui nous occupe ici (celui du serpent empoisonné par le sang de l’homme qu’il a mordu) s’est notablement transformé au long de sa trajectoire littéraire. Nous l’avons vu, dans les textes modernes, la cible n’est plus la population d’une région comme chez Démodocos, mais un individu en particulier. En outre, les imitateurs forcent le trait. En effet, l’épigramme attribuée au poète de Léros énonce simplement que la vipère « elle-même aussi » mourut (καὶ αὐτὴ, équivalent au latin ipsa quoque, peut être traduit littéralement par elle-même aussi), sous-entendant ainsi que l’homme l’accompagne dans la mort. Alors que les imitateurs insistent sur le fait que « ce fut elle qui mourut », suggérant que l’homme visé est d’une nature si puissamment mauvaise qu’il survit à la morsure (le quatrain transmis par la tradition de la Capoeira, quant à lui, retient surtout l’idée de la puissance de l’homme suffisamment venimeux pour tuer le serpent, et n’a pas de portée satirique).
Mais insistons, en guise de conclusion, sur la richesse de la tradition d’imitation des auteurs de l’Antiquité dans les lettres européennes de la Renaissance jusqu’aux Lumières, qui s’est manifestée entre autres par le foisonnement — que nous n’avons fait qu’entrevoir à l’occasion de cette petite recherche — des épigrammes et recueils d’épigrammes en partie inspirés de l’Anthologie et d’autres auteurs anciens entre le seizième et le dix-septième siècles.
Pour citer cette note : Thierry Demai, « L’homme aussi venimeux que le serpent – de Démodocos de Léros à la Capoeira », Traces des littératures anciennes, note de travail no 1, 26 septembre 2023 (www.tracesdeslitteraturesanciennes.fr).
Notes et références
[1] Œuvres complètes de Voltaire, texte établi par Louis Moland, Paris, Garnier, 1877-1885, tome 10, p. 568. Notons que cette épigramme, datant de 1760, semble d’abord avoir circulé dans les milieux littéraires, dans un premier temps, dans une version légèrement différente : Dans la chronique anonyme intitulée Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres en France depuis 1762 à nos jours (Londres, John Adamson, 1777, tome I, p. 182), on observait qu’il « court dans le monde une épigramme sur Fréron, qu’on dit être de M. de Voltaire », en la citant sous une forme proche de celle rapportée ici, si l’on excepte le premier vers : « Un jour loin du sacré vallon… ». Cette allusion à un vallon du Parnasse qui était le séjour des Muses visait sans doute à suggérer que Fréron n’était qu’un piètre auteur.
[2] L’Anthologie grecque, souvent simplement nommée l’Anthologie, est une somme d’épigrammes en grec ancien, regroupant par catégories des textes puisés dans les différents recueils de poètes ou compilateurs de l’Antiquité, et couvrant une période d’environ dix siècles à partir du cinquième siècle avant notre ère. Elle est constituée d’abord par Constantin Céphalas, à la fin du neuvième siècle de notre ère, puis complétée et corrigée par différents autres contributeurs, comme Constantin de Rhodes, assistant de Constantin VII Porphyrogénète. Cette somme comportait également des ajouts d’épigrammes plus tardives, chrétiennes en particulier. Une autre compilation, présentant de très larges recouvrements avec celle de Céphalas, est établie vers 1300 par le moine byzantin Maxime Planude (anthologie planudéenne). La façon dont ces deux recueils nous sont parvenus, au travers de différents manuscrits, est relatée notamment par Pierre Laurens dans sa préface à l’Anthologie grecque, traduction publiée en 2019 (Paris, les Belles lettres). La compilation de Céphalas est connue sous le nom d’Anthologie palatine, du fait qu’un manuscrit en a été retrouvé à la bibliothèque palatine d’Heidelberg à la fin du seizième siècle. Les éditions modernes de l’Anthologie grecque regroupent les deux sources (Céphalas et Planude). La traduction citée écarte les ajouts tardifs de Constantin Céphalas et Constantin de Rhodes. Les informations données ici s’appuient sur la préface de Pierre Laurens.
[3] Voltaire cite ce recueil d’épigrammes dans un article de la Gazette littéraire de l’Europe du 23 mai 1764 (Gazette littéraire de l’Europe, tome premier, mars, avril et mai 1764, Paris, Imprimerie de la Gazette de France, pages 309-312). Il mentionne également l’Anthologie dans l’article « Épigramme » des Questions sur l’Encyclopédie (cinquième partie, Genève, Cramer, 1771, p. 220).
[4] Antoine-Augustin Bruzen de la Martinière, Nouveau recueil des épigrammatistes françois, anciens et modernes, Amsterdam, Frères Wetstein, 1720, tome II, p. 63. Les épigrammes y sont classées par auteur, celles de la Martinière lui-même étant présentées sous la mention d’auteur « Mr. B. L. M. ». Notons que d’autre part Alexis Piron (1689-1773) s’attribue implicitement la paternité de cette épigramme dans un recueil de poésies paru l’année de sa mort (Recueil de poésies ou œuvres diverses, paru à Lausanne sans indication d’éditeur, 1773, p. 2). Mais l’épigramme rapportée dans ce recueil, identique à celle de la Martinière, donc visant un « Aurelle », apparaît étonnamment sous le titre « Contre M. Fréron » ! L’attribution de ce quatrain à Alexis Piron semble peu crédible.
[5] Sans identifier clairement cette filiation, Fréron a bien fait observer que le quatrain de Voltaire n’était guère original, puisqu’on trouvait dans le Cours de Belles lettres de l’abbé Charles Batteux l’épigramme de la Martinière, sans indication d’auteur : Charles Batteux, Cours de Belles lettres, ou principes de la littérature, nouvelle édition, tome III, Paris, Desaint & Saillant / Durand, 1753, p. 180. Pour ces remarques de Fréron, voir Harvey Chisick, « La réputation de Fréron parmi ses confrères, Fréron dans le Journal de Trévoux, le Journal encyclopédique, la Correspondance littéraire et les Mémoires secrets », dans Sophie Barthélémy, André Cariou, Jean Balcou (dir.), Élie Fréron, polémiste et critique d’art, Presses universitaires de Rennes (Interférences), 2001, p. 97-106. Selon Harvey Chisick, Fréron aurait également avancé dans une lettre ultérieure que cette épigramme trouvait son origine chez « un auteur latin anonyme qui se moquait des Cappadociens » (p. 97), ce qui renvoie sans doute indirectement au texte de l’Anthologie, mais sans mention de l’auteur présumé, grec en l’occurrence et non latin, ni de la source.
[6] En particulier depuis l’édition par Jean Lascaris de l’anthologie planudéenne, à Florence, en 1494, et ses multiples rééditions. L’épigramme qui nous intéresse ici figure dans le manuscrit de l’anthologie planudéenne comme dans celui de l’Anthologie palatine. Voir par exemple, pour l’anthologie planudéenne, l’édition d’Henri Estienne (Anthologia diaphoron epigrammaton palaion… Florilegium diversorum epigrammatum veterum, in septem libros divisum…, Genève, Henri Estienne, 1566, livre II, p. 168).
[7] Cette épigramme se trouve au livre XI (épigrammes bachiques et satiriques) de l’Anthologie palatine, ou, comme noté précédemment, au livre II de l’anthologie planudéenne. Pour la traduction par Robert Aubreton, voir l’Anthologie grecque, Paris, les Belles lettres, 2019, livre XI, épigramme 237, p. 511 (ou l’édition bilingue de 1972 : Anthologie palatine, tome X, livre XI, Épigrammes bachiques et satiriques, texte établi et traduit par Robert Aubreton, Paris, les Belles lettres, 1972). La traduction de Félix Dehèque date de 1863 : Anthologie grecque, traduite sur le texte publié d’après le manuscrit palatin par Fr. Jacobs, en deux tomes, Paris, Hachette, 1863 ; l’épigramme qui nous intéresse ici se trouve dans le premier tome, page 424 (épigramme 237).
[8] Plus précisément, quatre épigrammes sont attribuées à Démodocos de Léros dans l’Anthologie palatine. Si l’on reprend les numérotations des éditions modernes, il s’agit, au livre XI, des épigrammes 235 concernant les habitants de Chios, 236 concernant les Ciliciens, 237 visant les Cappadociens (c’est celle qui nous occupe dans cette note) et 238, visant aussi les Cappadociens. L’édition française que nous avons citée (les Belles Lettres, 2019), note que l’attribution à Démodocos de l’épigramme 238 est nécessairement erronée (voir note en bas de page 512), mais l’attribution des trois autres n’y est pas mise en question. Particulièrement critique sur l’attribution des épigrammes de l’Anthologie grecque, l’ouvrage Further greek epigrams (sous la direction de Denys L. Page, Cambridge University Press, 1981, page 39) considère l’attribution à Démodocos de l’épigramme 235 comme authentique ; l’attribution de l’épigramme 236, simple décalque de la précédente appliquée aux Ciliciens, y est considérée comme douteuse, et l’attribution de l’épigramme 238 comme certainement erronée. S’agissant de l’épigramme 237 qui nous intéresse ici, cet ouvrage conclut qu’on ne peut être certain de son inauthenticité (le hiatus au milieu du pentamètre n’étant pas un critère sûr de datation), mais que puisqu’elle est placée entre une épigramme d’authenticité douteuse (l’épigramme 236) et une autre certainement inauthentique (l’épigramme 238), il est plus sûr de ne pas l’inclure dans l’ensemble des épigrammes dont l’attribution est considérée comme authentique. Il semble cependant difficile de trancher sur la base de cet argument, qui paraît un peu faible.
[9] Sur ces différents points, voir Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, Presses universitaires de France, 15e édition, 2002 (première édition : 1951). Voir aussi : Erich Küster, Die Schlange in der grieschichen Kunst und Religion, Giessen, Alfred Töpelman, 1913.
[10] Sur ces différentes références mythologiques, où le serpent apparaît comme un animal funeste et souvent terrifiant, voir également Pierre Grimal, ouvrage cité.
[11] Cette représentation négative du serpent persiste largement au Moyen Âge (voir notamment Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen Âge, Paris, Seuil, 2011), et jusqu’à nos jours. De même, la référence au caractère fourbe, à la duplicité du serpent semble traverser les âges. Ce trait de duplicité est parfois associé à la langue double du serpent. On en trouve un exemple chez Shakespeare, dans Le Songe d’une nuit d’été (vers 1595), dans cette interpellation de Demetrius par Hermia : « And hast thou kill’d him sleeping? […] / An adder did it; for with doubler tongue / Than thine, thou serpent, never adder stung. » (« Et l’as-tu tué endormi ? […] / Une vipère l’a fait. Car avec une langue plus double / Que la tienne (toi, serpent) jamais vipère ne piqua », Le Songe d’une nuit d’été, Paris, Gallimard, Folio Théâtre, édition bilingue, trad. Jean-Michel Déprats, p. 152 et suiv., 2018).
[12] Thomas More, Epigrammata clarissimi disertissimique viri Thomae Mori Britanni : ad emendatum exemplar ipsius autoris excusa, Bâle, Johannes Froben, 1520, p. 58.
[13] Claude Lancelot, Epigrammatum delectus ex omnibus tum veteribus, cum recentioribus Poëtis accuratè decerptus…, Paris, Parisiis,1659, p. 331.
[14] Filippo Pananti, Novellette ed epigrammi del celebre Pananti, con la Civetta, poemetto del medesimo, ed altre…, Cale, éditeur non identifié, 1802. Voir aussi P. Ronzy, « Correspondance », Revue des études grecques, tome 49, fascicule 230, 1936, p. 335 (où le nom de F. Pananti est orthographié par erreur « Panauti »).
[15] Gotthold Ephraim Lessing, Werke, Band 1, München, Carl Hanser Verlag 1970, p. 27. On pourrait proposer la traduction suivante : « Alors que Fell, le vitupérateur, s’étendait dans la touffeur du foin / Un scorpion le piqua. Que pensez-vous qu’il arriva ? / Que Fell mourut de la piqûre ? Ah oui vraiment ! / Le scorpion creva. » D’autres variations conservant le thème mais sortant du cadre de l’épigramme ont également été relevées, comme la chanson An Elegy on the Death of a Mad Dog, de l’auteur anglo-irlandais Oliver Goldsmith, qui apparaît dans son roman Vicar of Wakefield, de 1766, et où c’est un chien enragé qui meurt après avoir mordu un homme ; nous nous appuyons ici sur la citation de Goldsmith par « Quos ego » (blog Textures, ratures, biffures, https://1.bp.blogspot.com , accès le 18 janvier 2022).
[16] Épigramme citée (p. 76) dans Yann Tholoniat, « Reader, attend : Robert Burns et l’art de la pointe », Études écossaises, vol. 17, 2015, p. 67-86.
[17] Juan Diego Díaz Meneses, “Analysis and proposed organization of the Capoeira song repertoire”, Ensayos – Historia y teoría del arte, num. 11, 2006, p. 145-170. Ce quatrain est cité à la page 164. Díaz Meneses en propose la traduction anglaise suivante : “Walking down the street / A snake bit me / My venom was stronger / And it was the snake who died.”